Pourquoi provoquer?

Dans le même registre, mais autrement plus tendancieux, il faut ajouter la décision d’une station de radio montréalaise de diffuser mercredi, à l’heure même où Pauline Marois présentait son premier cabinet, des extraits d’un entretien avec le présumé auteur de l’attentat du Métropolis, qui a fait un mort, bouleversé le Québec et coupé court à la joie de la victoire de la nouvelle première ministre.

Il y a bien des manières de s’acharner contre quelqu’un, et Richard Bain, qui a contacté lui-même mercredi des stations de radio, ne posait pas un geste innocent. La décence aurait été, du côté de CJAD, de se méfier de cet appel impromptu et de ne pas en rajouter par une diffusion à une heure chargée politiquement. Autant d’insensibilité fait jaser sur le coup, mais est aussi risquée. Le pouvoir du consommateur, c’est d’aller voir ailleurs.

C’est cette absence de choix qui vient brouiller les repères dans l’autre provocation de la semaine, celle des caricatures de Mahomet publiées par Charlie Hebdo. Officiellement, l’hebdomadaire français rétorque ainsi aux violents dérapages qui ont cours dans le monde musulman depuis qu’on a appris l’existence d’un obscur navet cinématographique américain qui s’en prend au prophète. Mais c’est aussi une occasion d’affaires. En 2006, quand Charlie Hebdo avait repris les caricatures de Mahomet publiées dans un quotidien du Danemark, son tirage habituel de 60 000 exemplaires avait atteint 600 000. En 2012, c’est encore un bon coup à tenter.

En temps normal, les musulmans qui voient là un blasphème n’auraient qu’à ignorer l’hebdomadaire ; le débat, lui, porterait sur la qualité même des caricatures de Charlie Hebdo ou leur pertinence. Et de toute manière, nul ne se surprendrait d’une caricature de Mahomet, car il y aurait régulièrement droit dans une foule de médias ! Mais tout cela est impossible depuis que l’islam a été pris en otage par les islamistes. Ce n’est pas de religion dont il est ici question, mais de politique de la terreur.

La seule réponse possible aux menaces c’est de « décider de ne pas avoir peur », disait mardi Salman Rushdie, ciblé depuis 1989 par les islamistes, en présentant son autobiographie. C’est pourquoi un seul constat s’impose : si même Charlie Hebdo, dont la provoc est la marque de commerce, n’ose plus caricaturer Mahomet, qui donc le fera ? Tant qu’on pourra se poser cette question, les débats sur la décence ou la justesse d’un moment de publication devront, hélas, passer au second plan.

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