Laïcité - Tout se mêle

La proposition du Parti québécois de faire adopter par l’Assemblée nationale une charte de la laïcité au cours d’un prochain mandat a connu un retentissement inattendu, gracieuseté de la réaction outrancière du maire de Saguenay, Jean Tremblay. Un débat sur la nécessité d’une telle charte est le bienvenu, mais pas dans les termes que nous propose ce politicien.

Le projet du Parti québécois ne sort pas d’une boîte à surprise. Depuis déjà des années, ce parti met de l’avant l’adoption d’une loi affirmant le caractère laïque de l’État québécois et garantissant la prépondérance du principe de l’égalité hommes-femmes sur la liberté de religion.


La volonté du Parti québécois est de consacrer la neutralité de l’État dans ses diverses manifestations, ce qui obligerait les agents de l’État à s’abstenir de porter tout signe religieux ostentatoire, comme le voile ou la kippa. On utilise à escient le mot « charte » pour donner à cette loi un caractère solennel.


Cette approche a été rejetée par le gouvernement Charest qui croit suffisant de définir des balises auxquelles se référer pour répondre aux demandes d’accommodements pour des motifs religieux. Ce que proposait le projet de loi 94 mort au feuilleton avec le déclenchement des élections.


Le projet péquiste soulève beaucoup d’oppositions et de réserves. Ainsi, les spécialistes rappellent que la Charte canadienne des droits et libertés aura préséance. La charte sur la laïcité sera soumise à l’interprétation des tribunaux à la lumière des jugements déjà rendus par la Cour suprême en matière d’accommodements. Pour l’éviter, il faudrait invoquer la clause dérogatoire, avec à la clé les problèmes politiques que cela suppose. On peut se demander si c’est la bonne approche.


Puis il y a toute la question du contenu de cette éventuelle charte. Voudra-t-on imposer une laïcité rigide ou ouverte aux diversités culturelles ? Quelles en seraient les règles ? Djemila Benhabib, candidate péquiste dans Trois-Rivières et partisane de la laïcité de l’État, admettait cette semaine qu’il s’agit d’une question complexe qui appellera de nombreuses nuances. On voit bien la difficulté lorsque la chef péquiste, Pauline Marois, indique d’une part vouloir interdire aux employés et officiers de l’État le port de signes religieux ostentatoires, mais se refuse à enlever le crucifix de l’Assemblée nationale en raison de sa supposée valeur patrimoniale.


Il y a déjà longtemps qu’on ne trouve plus de crucifix dans les salles de classe et dans les chambres d’hôpital, mais celui de l’Assemblée nationale est devenu le symbole des regrets et des craintes de la société québécoise. Regrets de ses origines catholiques que l’on a pourtant rejetées. Craintes d’un effondrement de notre société, comme si le retirer marquerait le début de la fin de « ces mous de Canadiens français », comme le suggèrent les propos tenus du maire Jean Tremblay. Pourtant, le crucifix n’y a été installé qu’en 1936 par le premier ministre Maurice Duplessis, qui voulait marquer l’alliance avec l’Église du Québec.


Comme Pauline Marois, les chefs des autres partis marchent sur des oeufs lorsqu’il est question de ce crucifix. Ils se gardent de heurter ceux de leurs concitoyens qui ne sont pas prêts à franchir ce pas qui ne serait en rien catastrophique. Ce ne serait qu’accepter une réalité.


L’émotivité à fleur de peau est tout sauf utile à ce débat. Le concentré de préjugés racistes et d’insultes dont le maire de Saguenay a abreuvé Djemila Benhabib aura démontré l’irrationalité de ses craintes devant les mutations sociales qui transforment le Québec. Dans son esprit, tout se mêle. Les politiciens en campagne auront compris, du moins espérons-le, qu’il vaut mieux garder ce débat pour un autre moment et pour un autre lieu. Après les élections, à l’Assemblée nationale.

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