Manipulations bancaires - Escroquerie morale

Il y a amplement matière à rire jaune. Quatre ans après la débandade financière et son lot de trucages révélé, voilà qu’on vient d’apprendre que des banquiers ont manipulé des taux d’intérêt à des fins que chacun devine aisément. Grâce à qui, à quoi ? Le laxisme, voire la lâche irresponsabilité des autorités soi-disant concernées.

Le libor est ce taux d’intérêt dont les banques dirigent les allées et venues, les hausses et les baisses. Le taux auquel celles-ci se prêtent entre elles, d’où son appellation de « taux interbancaire ». Quand on y songe, que l’on s’arrête à ses propriétés, le libor s’avère l’illustration quasi parfaite de l’expression « je te tiens, tu me tiens par la barbichette ». Pour s’en convaincre, il suffit de jeter un regard sur les faits et magouilles effectués par du personnel de la Barclays avec la complicité du personnel d’autres établissements financiers répartis entre Londres, New York et, dans une moindre mesure, Tokyo.


Pour bien mesurer l’ampleur du crime qui s’est poursuivi entre 2005 et 2009, on se doit de souligner que 800 000 milliards de produits dérivés et 10 000 milliards de véhicules financiers, du prêt étudiant à l’hypothèque en passant par la carte de crédit, sont concernés par le libor. Pour bien mesurer l’ampleur des poursuites et des peines qui s’ensuivront, on se doit de préciser qu’outre l’accusation portée pour manipulation frauduleuse du libor, qui est fixé à Londres, les banques sont plus que soupçonnées d’avoir agi en concertation. Bref, elles se seraient comportées comme un cartel. Autrement dit, elles risquent gros, d’autant plus gros que leurs actions ayant des répercussions aux quatre coins de la planète, les plaintes seront évidemment le reflet de cet éparpillement géographique.


En attendant la conclusion des procès, il faut escompter des changements propres à bouleverser - enfin ! - l’architecture sur laquelle repose l’ensemble de l’industrie financière. Il est fort probable que la solution aux chaos monétaires provoqués viendra du pays où, au fond, le mal est né : le Royaume-Uni. C’est là que naquit dans les années 80 et sous l’impulsion de Margaret Thatcher le décloisonnement des institutions financières. C’est là, qu’hier, le gouverneur de la Banque d’Angleterre, Mervyn King, a eu ces mots : « Nous avons besoin d’un vrai changement dans la culture du secteur. […] J’espère que tout le monde a maintenant compris que quelque chose est vraiment allé de travers dans le secteur bancaire britannique, et que nous avons besoin de le remettre en ordre. »


Il était grandement temps qu’une personne en autorité milite pour un « changement dans la culture. » Il était temps qu’un responsable évoque sans la nommer l’éthique de responsabilité que les patrons des banques et leurs courtiers ont reléguée au rayon des balivernes, de l’inutile. Il était temps, car, il faut le savoir, ces derniers ont été si étrangers à la responsabilité morale qu’en pleine crise financière, celle de 2008 évidemment, certains d’entre eux ont magouillé sur le flanc du libor afin d’éviter tout recours aux prêts proposés par l’État, afin également d’« escroquer » les crédules, notamment beaucoup de municipalités, sur le flanc des dérivés.


Dans la foulée de l’intervention de King, le Financial Times, qui ne s’est jamais distingué par des dérives gauchistes, s’est fendu d’un éditorial réclamant une reséparation entre les banques d’affaires et les banques de dépôt. Pour sa part, le très « libéral » The Economist appelle également à une plus grande participation de l’État. Son argument mérite d’ailleurs un regard à la loupe. L’époque, y est-il souligné, où la City était fréquentée par des gentlemen étant révolue, c’est à se demander si l’État ne devrait pas s’introduire également dans le jeu consistant à fixer le libor. Car après l’éclatement de la bulle immobilière, on vient d’assister à l’éclatement de la confiance qui risque d’ailleurs d’avoir un impact considérable et néfaste sur la City de Londres, qui n’est rien de moins que le poumon économique du pays.


Quoi d’autre ? À la faveur de la déréglementation de la finance, on a assisté à la construction d’une trentaine d’établissements si imposants de par la taille qu’ils sont à l’origine d’une nouvelle catégorie : Too Big Too Fail (TBTF), trop gros pour tomber. Que rien n’ait été fait pour remédier à cette monstruosité financière est proprement scandaleux. Car être TBTF c’est avoir l’assurance que quoi qu’on fasse, l’État, le public, viendra à la rescousse. Être TBTF, c’est être de l’autre côté du miroir.

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