Le frère élu président - Court-circuit

L’élection d’un Frère musulman à la présidence de l’Égypte a les atours de l’événement historique, de l’inédit politique, mais guère plus. Car, une fois le paravent écarté, on constate qu’entre les accords tacites avec l’armée, le zapping constitutionnel accompli récemment par celle-ci et autres entourloupettes, l’espérance démocratique qui avait soufflé sur la place Tahrir a été réduite comme une peau de chagrin. C’est le cas de le dire.

Il est vrai que, pour la première fois en 7000 ans, les Égyptiens ont participé à un scrutin qui, selon les observateurs dépêchés sur place, s’est déroulé sans anicroches notables. Il est vrai également qu’après avoir subi à intervalles réguliers les assauts très musclés des gradés pendant des décennies, la confrérie fondée à la fin des années 20 par Hasan al-Banna voit un des siens accéder au poste suprême. Son identité ? Mohamed Morsi.


À ces faits d’autres pourraient être ajoutés, qui tous appartiennent à la catégorie du jamais vu en terre égyptienne. Mais voilà, lorsqu’on s’attarde aux faits politiques afférents aux dix-huit derniers mois, soit depuis l’amorce du soulèvement, on observe que le jamais vu s’est accouplé avec le déjà vu, avec la ritournelle du banal, du connu et son lot de méfaits antidémocratiques. Parmi ces faits, on commencera par les plus récents et les plus chiffrés.


Morsi a devancé son concurrent Ahmad Chafiq, ex-général et ex-premier ministre d’Hosni Moubarak, en récoltant 51,7 % des suffrages. Autrement dit, sa victoire s’est faite dans un mouchoir de poche. À cela, il faut rappeler ceci : lors du premier tour des législatives en décembre dernier, les Frères avaient obtenu 43 % des votes alors que, lors du premier tour de la présidentielle, ils n’ont séduit que 24,8 % de l’électorat. CQFD : lors de la finale présidentielle, beaucoup de citoyens ont voté par défaut pour le candidat qui a maintes fois souligné sa volonté d’introduire, et davantage, la charia.


Tout un chacun aura calculé qu’entre le premier tour des législatives et celui de la présidentielle, les Frères ont perdu près de 20 %. Ce recul est essentiellement attribuable à l’attitude qu’ils ont adoptée lorsque des centaines de milliers d’Égyptiens ont exprimé leur désir démocratique et à la position qu’ils ont développée dans leurs relations avec l’armée depuis lors. Dans le premier cas, il faut souligner que la réticence mêlée d’un mépris évident pour ces jeunes qui, par l’entremise des réseaux sociaux, ont lancé le mouvement de contestation d’un régime usé et corrompu a distingué les Frères des autres courants opposés à la dictature militaire. Bref, ils ont embarqué dans le train en retard pour mieux étrangler les espoirs que celui-ci transportait.


En effet, depuis le jour au cours duquel Moubarak a jeté l’éponge, les Frères se sont appliqués avec méticulosité à jouer un rôle contre-révolutionnaire. Par exemple, ils ont fait élire un général proche du Conseil supérieur des forces armées lors des législatives qui est devenu après coup le patron de la Commission de défense nationale. Et alors ? Lors de l’embrouille constitutionnelle menée tout récemment par les gradés, ces derniers ont décrété que le président n’aurait plus de pouvoir sur cette Commission qui, signe très particulier, fait la pluie et le beau temps au sein des sociétés d’État.


En fait, sur ce front, rien ne résume mieux l’inflexion politique récente de la confrérie que ce constat de la chercheuse égyptienne Chaymaa Hassabo recueilli par le site d’information Médiapart : « Depuis le mois de février, les Frères se sont toujours arrangés pour noyer la voix de ceux qui appelaient à la fin du pouvoir militaire. Leur stratégie est de faire le vide autour d’eux. D’un autre côté, le pouvoir militaire a besoin d’eux et de leur ancrage dans la société égyptienne. Pour l’armée, c’est un relais utile, essentiel même, qui explique l’origine et la persistance de ce couple que l’on jugerait a priori contre nature. »


On douterait de la pertinence de cette analyse que l’on concentrerait le regard sur le coup d’État sans effusion que viennent d’effectuer les militaires. Ces derniers, c’est le moins que l’on puisse dire, n’ont pas fait dans le détail : ils se sont arrogé la supervision de la rédaction de la future constitution, ils ont décidé que tout ce qui a trait à la défense et aux affaires étrangères était leur chasse gardée, etc. Si l’on ajoute que l’armée est également LE conglomérat économique du pays, on constate que celle-ci a laissé la santé et l’éducation aux Frères.


Cela étant, quand on sait que Morsi est un « petit » Frère si obéissant qu’on le décrit comme obsédé du respect de la hiérarchie, qu’il manie la langue de bois la plus nébuleuse qui soit, qu’il affirme une chose lors des meetings dans la campagne analphabète et son contraire lorsqu’il est en ville, on peut avancer que le pouvoir sera ailleurs qu’entre ses mains.

2 commentaires
  • Gilles Gagné - Abonné 26 juin 2012 09 h 56

    Triste

    Quelle tristesse que leur printemps arabe ait ramené leur démocratie au même point qu'avant, il y aura encore des victimes pour que naisse enfin une vraie démocratie.

  • Philippe Dubois - Inscrit 26 juin 2012 14 h 32

    Les Frères et la charia

    «l’armée est également LE conglomérat économique du pays, on constate que celle-ci a laissé la santé et l’éducation aux Frères.»

    C'est exactement ce que les Frères désirent: la mainmise sur le système d'éducation. Les Frères pourront influencer et éduquer religieusement les prochaines générations d'Égyptiens. Les Frères veulent islamiser la société et imposer la charia alors quoi de mieux que de contrôler le système d'éducation... Tôt ou tard, la population réclamera la charia...