Prostitution - Pour les sortir de là

Sur fond de division, le Conseil du statut de la femme (CSF) a choisi de porter la voix d’une majorité silencieuse et souffrante, celle pour qui la prostitution n’a rien d’un choix éclairé, mais tout de l’exploitation destructrice. La banalisation de cette violence faite aux femmes nous a fait oublier qu’il était possible de tout mettre en oeuvre pour sortir les prostituées d’un enfer.

Utopique, l’abolition de la prostitution ? Et pourquoi donc ? Derrière des paravents commodes tels que « le plus vieux métier du monde » ou le « libre choix », la société s’est engourdie, au point de considérer la prostitution comme une fatalité ; pire : un mal nécessaire. Banalisée et ignorée, cette atteinte à la dignité des femmes doit être dénoncée d’abord, attaquée ensuite.

C’est l’option choisie par le CSF dans son avis La prostitution : il est temps d’agir, malgré la sensibilité extrême du sujet divisant le milieu féministe. Des voix puissantes se font entendre pour défendre le libre choix des « travailleuses du sexe ». Ces voix organisées dénoncent la victimisation des prostituées. Elles s’opposent aussi à la criminalisation qui cible surtout les femmes, négligeant les clients et les proxénètes - un point qui rallie tout le monde ! -, ce qui laisse le « moteur » de l’industrie du sexe tourner en toute impunité.


Mais cette voix défendant le « travail du sexe », comme si la putain était toujours femme d’affaires autonome, tonne pour une minorité. Dans l’anonymat et le silence, une vaste majorité souffre dans ce destin morose. Une majorité dont le consentement à son emploi du temps ne traduit pas un choix, mais bien le désert côté options.


Qui fait cette majorité ? Ce sont les femmes filmées avec sensibilité et respect par la cinéaste Ève Lamont dans L’imposture, des filles qui n’ont pas fait le choix de la rue, mais y ont atterri après un parcours rimant avec détresse sociale, toxicomanie, pauvreté. Des femmes heurtées de multiples manières : âmes meurtries ; corps violé et violenté, dignité bafouée ; invisibles pour la société et l’État, elles font tourner une industrie milliardaire, qui recrute chez les mineures et mène à la traite des humaines. Lorsqu’on leur demande, elles le disent : elles auraient voulu, elles veulent, en sortir. Mais comment ? Pour faire quoi ? Avec quel argent ? Grâce à quelle thérapie ? En guise de soutien, le Québec offre le néant à ces femmes : nulle politique sociale, presque aucun service ciblé.


Prôner l’abolition de la prostitution, à contre-courant du vent de décriminalisation soufflé par le jugement Himel, en Ontario, ne suffit donc pas. Bien que le Code criminel relève du gouvernement fédéral, le Québec peut faire des miracles sur le terrain. En harmonie avec son plan d’action pour l’égalité entre les femmes et les hommes 2011-2015, il pourrait d’abord et avant tout contrer les effets désastreux de la banalisation en sensibilisant la population à l’exploitation sexuelle : non, la vente du corps de la femme n’est pas un fait de société normal !


Il pourrait aussi soutenir financièrement des organismes, encore trop rares, dont la mission est de tendre une main vers ces survivantes pour les sortir de la rue. Des conditions de soutien devraient être mises en place : thérapie, désintoxication, réinsertion, formation à l’emploi. La Suède a pris ce pari de l’abolition en 1999, mais en l’assortissant d’éducation et de services sociaux et en montrant du doigt le client plutôt que la prostituée. Pourquoi pas ici ?

30 commentaires
  • André Giasson - Inscrit 4 juin 2012 02 h 12

    L`enfer

    Je ne suis pas expert en la matiere mais ca me ramene a une et des amies qui en fait n`etaient pas des amies du tout bien qu`elles l`aient ete.J`aime votre article en ce sens qu`il fait etat de la complexite du probleme.La question du clien me semble toutefois legerement generalisee bien que votre position reflete certainement une partie de la realite.Ce qui me revient c`est l`univer d`enfer ou le plaisir et le pouvoir reviennent seduire des etres decomposes.
    Ce que j`essaie de dire c`est probablement qu`il ne faut pas chercher a trouver des coupables et des victimes dans ce monde tordu.Tout ce monde est un peu de tout cela comme tout le monde enfin de compte.Je n`en demeure pas moins en faveur de la sortie de crise et pour cela,rien ne peu remplacer l`acceuil de tous les acteurs avec leurs multiples bibites.Je parle bien entendu des bibites que nous avons dans la tete vous et moi.
    Illegal oui meme si ca favorise l`abus?
    Il y a des contrats de racollage qui se donnent.
    Excusez-moi je ne sais pas parce que renoncer a sa dignitee consciemment ou pas n`est pas une meilleure option..
    Elles deviennent dependente de ce pouvoir aussi.Les hommes qui font la meme chose aussi.C`est pas que je voulais pas,je n`ai pas ete capable.C`est peu etre ce sentiment d`y avoir ete ammener par des raisons autre que la moyenne s`il y a une moyenne dans cet univers.
    Je ne suis pas certain d`apporter de la lumiere mais juste au cas...
    Andre de Calgary.

    • France Marcotte - Abonnée 4 juin 2012 07 h 44

      On fait pas tant de chichis, monsieur, pour convenir de d'autres enfers, celui de la drogue par exemple.

    • Annie-Ève Collin - Inscrite 4 juin 2012 15 h 17

      Il me semble pourtant que beaucoup de gens sont d'avis que si les adultes veulent prendre de la drogue, c'est à eux de savoir ce qu'ils font : tout le monde sait quels sont les dangers, si un adulte veut s'y exposer, c'est son problème. C'est un avis que j'entends fréquemment.

  • André Pilon - Inscrit 4 juin 2012 05 h 00

    Pas dans ma cour!

    Je m'étonne de voir LeDevoir supporter en éditorial cette prise de position très critiquée du CSF. C'est étonnant car on qualifie d'abord de majorité les prostituées qui veulent s'en sortir. Elles veulent se sortir de quoi la majorité des prostitutées que vous mentionnez? Elles veulent se sortir d'un milieu qui les traite de façon souvent inhumaine? Ou veulent-elles vraiment toutes fermer la porte à une façon de gagner sa vie qui n'est peut-être pas aussi révoltante que l'on croit à première vue.

    Écoutez bien ceci. J'ai exposé la question samedi à une ex-prostituée de la façon suivante: Tu sais ce qu'ils veulent faire? Ils veulent enlever les lois contre les prostituées et en mettre contre les clients. Elle a répondu du tac au tac: C'est une excellente chose! Il est temps que l'on s'assure que les clients paient un juste prix pour nos services.

    Je n'ai pas pu m'empêcher d'éclater de rire. Pour moi cette réaction montre clairement que le CSF fait fausse route en infantilisant toutes les prostituées au nom de celles, une minorité j'en suis convaincu, qui font ce métier contre leur gré. Il y a beaucoup plus de prostituées que l'on croit qui sont plutôt d'accord avec l'idée de pouvoir faire de l'argent avec ce métier. Ce sont les conditions dans lesquelles elles sont forcées de le pratiquer qu'elles remettent en cause. Elles le font pour l'argent, bien sûr. Nous sommes combien comme ça?

    Je crois plutôt que la majorité d'entre elles seraient d'accord pour que l'on mette en place un cadre leur permettant de pratiquer leur métier en se sentant tout à fait en sécurité. Voilà ce qu'aucun gouvernement n'a jamais vraiment tenté.

    • Pierre Sabourin - Inscrit 4 juin 2012 20 h 44

      Et toutes ces femmes qui font de la pornographies sur le web, et hommes.... Il y a une grande population qui s'adonne a ce genre de plaisir et je ne crois pas que d'abolir la prostitution pour le 1% soit une bonne solution. En effet, ce n'est pas la première fois que j'entend cette position du Statut de la femme (direction provinciale) faire ce genre de sophisme d'exclusion pour tirer cette conclusion. J'en vien à croire que vous êtes bornée, madame, pour exclure le côté mathématique de votre dilème. On à pas banni l'alcool parce que certain exagèrait, on a juste mis des balises parce que la majorité apprécie ce plaisir dans la bienveillance.

      Franchement, ça suffit les sophismes à propos de ce dilème!

      Pierre Sabourin

  • André Pilon - Inscrit 4 juin 2012 05 h 02

    Pas dans ma cour! (suite)

    Même la légalisation ne réussira pas à éliminer l'emprise du crime organisé dans ce milieu. C'est cela que l'on voit dans les succès mitigés en Allemagne et aux Pays-bas. Il n'y qu'une seule vraie solution à ce problème, c'est l'étatisation, comme on a eu le courage de le faire avec l'alcool et les jeux de hasard. Mais ce n'est pas demain que l'on aura le courage de s'attaquer au problème de la prostitution en légitimant d'abord son existence.

    Si Madame Chouinard avait pris la peine de lire l'excellent texte de Josée Blanchette dans LeDevoir de vendredi dernier, elle n'aurait certainement pas mis tous les services sexuels rémunérés dans le même panier, comme le font si prestement les abolitionistes de la prostitution. Eh bien non, c'est peut-être difficile à croire pour beaucoup d'entre nous, mais il n'y pas que du mauvais dans le sexe rémunéré...

    Les suédois traversent depuis longtemps la Baltique pour s'offrir des services sexuels dans les bordels russes. Ils le font simplement un peu plus souvent depuis cette loi inapplicable. C'est bêtement du "pas dans cour" pour eux comme pour le CSF!

    • France Marcotte - Abonnée 4 juin 2012 08 h 07

      Pathétique!

    • Sylvain Auclair - Abonné 4 juin 2012 09 h 40

      Et devrait-on étatiser la drogue? Un des problèmes avec l'étatisation, ça va être la contrebande ou le travail au noir.

    • André Pilon - Inscrit 4 juin 2012 15 h 57

      Bonjour Madame Marcotte,
      Je m'attendais au moins à une question. Dans une autre remarque il y a quelques mois vous disiez souhaiter entendre le point de vue des clients. J'en suis un (un ex, mais avec beaucoup d'expérience) et je suis tout à fait disposé à répondre à vos questions.
      Au plaisir,

    • André Pilon - Inscrit 4 juin 2012 16 h 17

      Bonjour Monsieur Auclair,

      La contrebande et le travail au noir étaient justement parmi les plus grands problèmes au temps de la prohibition. D'ailleurs, je verrais très bien une Société des services sensuels du Québec fonctionner sur le modèle de la SAQ. Et prendre en charge aussi la question de la drogue en effet.

      Il y aurait par exemple des salons de la SSSQ distribués un peu partout dans la province, dont certains majeurs rattachés aux Casinos. Ces Centres de services de la SSSQ seraient un peu basés sur le modèle de ceux de la SAQ. Puis, d'autres établissements privés pourraient obtenir un permis de services sensuels de la SSSQ, moyennant le respect de conditions très strictes concernant les personnes engagées, les services offerts, la salubrité et la sécurité.

      Aujourd'hui avec les avancées dans les drogues synthétiques, je suis convaincu que des chimistes, des biologistes et des médecins engagés par une société d'état arriveraient à créer des drogues aux effets aussi fascinants qu'innofensifs, qui satisferaient la grande majorité des amateurs de sensations fortes sans créer de dépendance.

      Les employés de cette société d'état auraient aussi le mandat d'identifier les personnes à risque et à les diriger vers des centres de thérapie appropriés. Il s'agirait d'un mandat semblable à celui des casinos de Loto-Québec pour les gens aux prises avec des problèmes de dépendance au jeu. Ces services seraient financés à même les profits de la SSSQ, bien sûr.

    • André Pilon - Inscrit 4 juin 2012 19 h 08

      Monsieur Auclair,

      Il faut aussi se rappeler que c'est justement pour avoir omis de déclarer des revenus provenant de la vente d'alcool que le fameux Eliot Ness et ses incorruptibles ont pu épingler le non-moins fameux Al Capone. Il y a un excellent film là-dessus avec Kevin Costner et Robert De Niro (Les Incorruptibles / The Untouchables - 1987).

      D'un autre point de vue, il y a aussi de la contrebande d'alcool et des revenus de la vente d'alcool qui échappe encore aujourd'hui au contrôle de la SAQ. Mais cela est vraiment marginal je crois bien. Il n'y rien de parfait. Mais si on me demande si la création d'une Société d'état responsable de gérer l'offre de services et produits sensuels et stimulants au Québec est préférable au climat dans lequel se pratique la prostitution et la vente de drogues aujourd'hui, vous devinez ma réponse...

  • Jean-Léon Laffitte - Inscrit 4 juin 2012 09 h 32

    Très bon commentaire Mme Chouinard

    "il pourrait d’abord et avant tout contrer les effets désastreux de la banalisation en sensibilisant la population à l’exploitation sexuelle : non, la vente du corps de la femme n’est pas un fait de société normal !"

    Tout à fait d'accord. Il y a un énorme boulot à faire de ce côté pour que le respect du corps de la femme soit pour tous une évidence! À commencer par les publicitaires!

    • Annie-Ève Collin - Inscrite 4 juin 2012 15 h 16

      "non, la vente du corps de la femme n’est pas un fait de société normal !"
      En effet, la vente du corps de la femme est inacceptable, mais la prostitution ne consiste pas à vendre le corps de la femme. Si c'était le cas, il y aurait un seul client, qui deviendrait propriétaire du corps de la prostituée, à moins qu'il le revende à son tour.

      La prostitution consiste à vendre un service pour lequel la prostituée utilise son corps, tout comme c'est le cas dans un grand nombre de services.

  • Robert Morin - Inscrit 4 juin 2012 10 h 09

    Attention

    Très bon article mais selon moi personne n'est à pointer dans la prostitution; bien sûr pas la femme et mais ni l'homme. Pourquoi ? Car dans la plupart des cas les semblables s'attirent. Il n'y a pas seulement une dimension d'exploitation, ça serai simplifier à outrance le commerce du sexe, incluant la pornographie. Le sexe est encore une grande inconnue. Je vous remercie Mme Chouinard.

    • France Marcotte - Abonnée 4 juin 2012 11 h 25

      Pathétique!