Conflit étudiant - Le Far West

Alors, c’est ça aussi le Québec ? La disgrâce de la violence gratuite, la brutalité qui dérange, la casse qu’aucune colère ni injustice ne peuvent expliquer ? L’absence de règlement dans le conflit étudiant a permis le déploiement au grand jour d’une branche anarchique dont l’objectif est précisément de déranger l’ordre social. La scène doit lui être retirée.

L'imprévisible continue jour après jour de se jouer sous nos yeux ahuris. L’absence de repères familiers est totale, et devant ces scènes confuses jouées vendredi à Victoriaville, puis hier matin autour d’un axe aussi nerveux que le métro de Montréal, on se dit : « C’est le Far West ? !!»


Si un profond mais néanmoins banal conflit sur le refrain connu du gel/dégel des droits de scolarité se transforme en une telle foire d’empoigne, c’est que dans l’usure, la lutte fut prise en otage. Elle fut kidnappée d’abord par une population renouant avec les secousses de l’indignation, pour faire chauffer en collectivité la marmite du ras-le-bol. Puis, au gré des semaines et d’une occupation de la rue systématique, la lutte fut volée par des casseurs, ces « groupuscules » exaspérés peut-être de n’avoir pas gain de cause ont imaginé que semer le chaos urbain allait pressuriser les acteurs politiques.


Ils demeurent minoritaires, ces « suspects », dont les images ont circulé très vite hier sur certains réseaux (car désormais les citoyens « Big Brother » captent sur téléphone tout ce qui leur paraît louche - et la police les invite allègrement à jouer le rôle de délateur, une autre dérive !) Si minoritaires soient-ils, ils sont capables de « grandes » choses dérangeantes, qui font la nouvelle. Derrière ces indésirables se jouant de la sécurité publique reste un mouvement étudiant qui, depuis le début, manifeste de manière générale dans le calme, voire la bonne humeur. Mais au jour 16 de ces serpentins nocturnes, le temps a fait son oeuvre de banalisation. Encore une manif ? Bof.


Dans cette torpeur, certains casseurs que les politiciens ont pris grand soin hier de ne pas systématiquement associer aux étudiants - une réserve appréciée - travaillent pour que l’escalade ne meure pas. Pour que la pression monte. Et c’est ainsi qu’une émeute comme celle de Victoriaville a bouleversé la population à cause de ses excès, venus il nous semble tant du camp policier que du camp manifestant.


Au jour 88 du conflit devenu crise, les projecteurs doivent être retournés sur le fond du problème. Bien que le périphérique ait pris beaucoup d’espace, c’est bel et bien d’une sortie de crise qu’on doit discuter, plus que de la violence et de l’intimidation. Condamner ces gestes inacceptables devrait aller de soi, et pour tous, groupes étudiants compris. Mais de grâce, qu’on retourne au fond ! N’est-ce pas donner force à cette violence que de lui laisser occuper toute la vitrine - ce que sans doute ces groupes abonnés au désordre souhaitent plus que tout : la déstabilisation, l’oeil des médias, puis la sanction politique officielle, le tout venant accréditer une théorie selon laquelle la démocratie à la libérale n’est bonne qu’à mettre au panier.


Alors quoi ? Alors, redonnons la scène aux vrais acteurs. Pas la scène de la rue, mais celle du retour à l’échange, pour peaufiner cette entente partout rejetée massivement. Faire courir le temps davantage sans agir, à part commenter les événements du jour de part et d’autre, équivaut à laisser la tribune aux semeurs de trouble.


Hors des micros et de la scène publique, parlez-vous, travaillez les zones communes, négociez, favorisez cette fin de crise avant que l’escalade s’aggrave.

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25 commentaires
  • Yves Claudé - Inscrit 11 mai 2012 03 h 34

    Les matraques de la police, et celles de la loi spéciale !

    Prenons le temps d’écouter les directions des établissements scolaires et les enseignants, là où la grève dure depuis deux mois et plus : il en est peu, malheureusement qui croient encore à une “sortie de crise” ! L’heure est aux hypothèses de gestion de la catastrophe : tension et détresse psychologique inédites, annulation de la session, double cohorte, crise de locaux, horaires “atypiques”, levée en masse de suppléants, etc… !

    Chacun aura bien compris qu’il n’y a pas eu autre chose de la part du gouvernement, au delà de vaines “discussions”, qu’un double pari, sur l’essouflement et l’agonie du mouvement étudiant, et en même temps sur son écrasement.

    Après les événements de Victoriaville, il manquait encore un prétexte au gouvernement pour décréter un “retour à l’ordre” dans le monde scolaire sous forme de loi spéciale, ainsi que la CAQ l’y invite avec de plus en plus d’insistance. C’est le blocage généralisé du métro à Montréal en ce jeudi 10 mai qui lui aura fourni cet “argument”.

    Ce qui est étonnant est qu’il est très peu probable que ce soit un de ces groupes “anarchistes” complaisamment désignés à la vindicte populaire par un quotidien bénéficaire d’“informations” du SCRS, qui soit responsable du blocage du métro. Les “anarchistes” organisés sont les premiers étonnés par le surgissement de cette action antisociale. Il faut être bien éloigné de la subjectivité que la crise et l’affrontement avec le pouvoir ont générée chez de très nombreux jeunes, pour ne pas comprendre que ce puissent être des activistes très “ordinaires” … et très amateurs, qui aient commis cet acte des plus catastrophique pour le mouvement étudiant.

    Après les matraques de la police, attendons nous à celles de la loi spéciale, aussi illégitime qu’elle puisse être !

    Yves Claudé

    • Hugues Tremblay Manigouche - Inscrit 11 mai 2012 19 h 13

      Loi spéciale ou pas, d'après moi ce n'est pas ça qui fera rentrer les étudiants en classe...

  • Richard Chevalier Weilbrenner - Abonné 11 mai 2012 06 h 32

    Pour déjouer les casseurs

    Les associations étudiantes pourraient jouer un bon tour aux casseurs en lançant à leurs "troupes" le mot d'ordre de quitter la rue. De mettre fin aux manifestations. Leur disparition totale et soudaine aurait l'effet d'une bombe.
    Chevalier Weilbrenner
    Sutton, le 11 mai 2012

  • Josée Boucher - Abonnée 11 mai 2012 06 h 47

    À diffuser!

    Ce texte (merci Mme Chouinard) devrait être distribuer, afficher, médiatiser, et ce ... sur toutes les tribunes médiatiques existantes, être *crier* comme à une certaine époque.....twitter, facebooker (sic) comme à notre époque...
    En date du 11 mai 2012, il est, ce texte, très ancré et concret! Il doit etre diffuser, propager, partout aujourd"hui et surtout pas demain!
    Souhaitant qu'il ne restera pas la lecture seule de gens lisant le Devoir! (dont je fais partie...)...Et que certains dits *gouvernants* s"en inspirent et agissent avec sagesse et maturite!

  • Fabien Nadeau - Abonné 11 mai 2012 07 h 10

    Il y a casseurs et casseurs...

    La paix d'une société repose sur un consensus. On s'entend sur certaines règles. Si elles sont respectées, c'est pas parfait, mais c'est pas si mal.

    Mais si un consensus se développe à propos de l'érosion du sens moral, de l'éthique, si une perception se répand que "certains" profitent du système et le pervertissent en faveur des amis... Ça peut faire dur.

    Il y a des casseurs "professionnels" qui trippent sur la violence. Il y a sans doute des étudiants qui deviennent casseurs par frustration ou même à la suite d'une réflexion. Il y a des probablement aussi des policiers casseurs, provocateurs, très utiles pour faire déclarer une manifestation illégale, pour pincer quelques petits cons qui se laissent manipuler...

    On sait bien que le montant de la hausse ne vaut pas le boucan. Non, le boucan, et les gestes "intolérables" visent le système dans ses dérèglements. Tu te plains, par exemple, du sous-financement de l'université et tu t'en vas au Brésil en congrés aux frais de la princesse. Non, aux frais du ti-cul qui pense améliorer sa situation avec un diplôme.

    Jean Charest est à la tête d'un gouvernement qui profite d'un système de corruption qui enrichit les amis, réduit les impôts des plus riches et demande leur "juste part" aux étudiants.

    Eh bien non, disent les étudiants, et leurs parents, dont on ne parle pas assez. De manière parfois intolérable.

    Mais qui veut la fin veut les moyens, hein, M. Charest. Vous connaissez la chanson, vous, le plus cynique boulechitteur que nous ayons connu...

  • Daniel Houx - Inscrit 11 mai 2012 07 h 18

    FLQ 2

    On parle de plus en plus de conflit, de crise, de violence, d'une partie de la population qui n'arrive pas à se faire entendre de son gouvernement; c'est dans un tel climat qu'est née le FLQ dans les années 60.

    Qu'attends le gouvernement pour agir d'une manière responsable? Qu'un individu un peu plus exité et irresponsable que les autres pose une "vrai" bombe qui fasse des victimes? Les gens qui ont perturbés le métro agissaient en groupe organisé. Plus le temps passe, plus ils vont se renforcer et se structurer.

    Trouver qui a perpétré ces méfaits est important mais que ce soit des étudiants, des casseurs ou simplement des individus qui profitent de la situation pour faire avancer leur cause ne devrait pas être la priorité. La priorité est de désamorcer cette crise avant qu'elle ne fasse des victimes.


    Le climat de violence s'installe graduellement, la confiance en nos intitutions politiques baisse au même rythme. Ça devient, c'est le moins qu'on puisse dire, un mélange explosif et dangereux.