Crise alimentaire - Banalité du mal

De passage à Montréal, l'essayiste et ex-rapporteur de l'ONU pour le droit à l'alimentation Jean Ziegler a souligné, et non révélé ou confié, que le nombre d'affamés dans le monde va grossissant. Après d'autres économistes, l'auteur de Destruction massive - Géopolitique de la faim édité par Le Seuil ne cesse de vitupérer contre l'origine d'une sous-alimentation gigantesque: la spéculation. Bienvenue dans l'univers de la désensibilisation au mal.

Le monde compte actuellement un milliard de personnes sous-alimentées qui se répartissent entre les pays de la Corne de l'Afrique, de l'Amérique centrale, de l'Amérique du Sud et même dans certaines enclaves de villes européennes. Fait singulier? Toutes les 15 secondes, un enfant de moins de dix ans succombe. Cette lèpre a produit des dégâts que l'on sait monstrueux alors que l'infrastructure agricole de la planète Terre pourrait nourrir, selon les études chiffrées de la FAO, pas moins de 12 milliards d'êtres humains.

Les raisons officielles établies par l'ONU sont les suivantes: production de biocarburants, dumping des produits agricoles, achats et locations de terres ici et là dans le monde par les fonds souverains et les multinationales, endettement des pays pauvres et, enfin, la spéculation. Selon la hiérarchisation effectuée par les agences de l'ONU, cette dernière figure en tête de liste loin devant les autres.

Il en est ainsi parce qu'en 1999 les banques de Wall Street ont obtenu de l'administration Clinton la déréglementation des marchés des contrats à terme leur accordant de fait le pouvoir de détenir des participations importantes dans les sociétés du secteur. En 2004, elles ont convaincu l'administration Bush de leur accorder un autre chapelet de déréglementations. Ensuite? En 2008, dans la foulée de la faillite de Lehman Brothers, Goldman Sachs, J. P. Morgan ainsi que des fonds spéculatifs américains, britanniques et allemands ont décidé une chose toute simple: plaquer les recettes et les instruments conçus pour le marché immobilier, les subprimes en particulier, au monde agricole.

En moins de deux, c'est le cas de le dire, les assauts spéculatifs menés avec une agressivité telle qu'elle révélait un appât du gain démesuré ont fait exploser les valeurs des matières premières. Résultats? En moins d'un an, l'indice des prix des aliments augmentait de 40 %, celui des céréales de 71 %. Quoi d'autre? La concentration conséquente à cette furia boursière s'est traduite par ceci: 10 multinationales contrôlent 85 % du commerce des aliments.

Selon une étude réalisée par Heiner Flassbeck, économiste en chef de la CNUCED, une agence de l'ONU, la situation qui prévaut aujourd'hui relève de l'irréel. Plus précisément, les prix imposés sont autant d'échos au dysfonctionnement d'une industrie en proie à la spéculation la plus folle qui soit. Exemple parmi d'autres: l'Éthiopie compte un contingent imposant d'affamés alors que la superficie des terres fertiles et cultivées suffirait amplement à nourrir tous ses habitants. Comment se fait-il? Le pays exporte une part des denrées alimentaires vers les nations choisies par les spéculateurs.

Depuis l'amorce de la flambée des coûts, les politiciens sont abonnés au silence même s'ils savent pertinemment que la mécanique mise en place est synonyme, pour reprendre le titre de Ziegler, de destruction massive. Leur attitude est une autre illustration de la banalité du mal.

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11 commentaires
  • Jean-Luc Mercier - Inscrit 10 avril 2012 06 h 16

    Justice un jour ?

    Devant l'état des choses, il est évident qu'il faudrait réguler la finance, juguler la spéculation, éradiquer les paradis fiscaux et redistribuer la richesse. Mais qui le fera ? Le système actuel a beau être en phase auto-destructrice, les gens de pouvoir tergiversent et atermoient. Ignorance et bêtise.

    « Pardonnez-leur, car ils ne savent ce qu'ils font », mais dieu que ça ferait du bien une petite révolution !

    • Daniaile F - Inscrite 10 avril 2012 09 h 06

      Alors il faut aller voir Hunger Games car l espoir est plus fort que la peur. Plus fort que Harpeur !

  • Jacques Brisson - Inscrit 10 avril 2012 08 h 05

    assez complexe merci...

    Il est clair que la flambee des prix alimentaires est portee par l'entree dans le marche financier alimentaire des investisseurs institutionnels qui se sont prevalus de produits financier comme les 'commodity index' qui sont repartis, question d'equilibrer le risque, sur plusieurs domaines (incluant les ressources naturelles et l'alimentaire). L'entree massive de capital a Chicago litteralement dope le marche.

    Ce qui est moins clair, du moins pour moi, est:
    1. Comment faire le lien entre le marche financier et le marche reel ? Autrement dit, que la speculation outranciere rende completement inoperant le marche des 'futures' (pcq le marche des commodites est base sur le concept de 'futures') est une chose, mais de montrer/comprendre le lien avec le marche reel, cad que la menage paye le riz a Bamako, a Cocchabamba est en une autre. En ce sens, on voit bien les correlations entre les progressions de prix du petrole et de composites de produits alimentaires mais entre correlation et causalite, il y a parfois un gouffre.

    L'organisme anglais, tres actif dans ce domaine, World Development Movement a publie d'excellents documents montrant ces mecanismes, mais ce n'est franchement pas simple.

    2. Comment, comme quebecois, se sentir apte a intervenir dans cette mecanique qui se deroule aux USA et ailleurs dans le monde car les bourses alimentaires n'existent pas ici. A moins qu'on comprenne que des investisseurs institutionnels, comme la Caisse de Depot ou HQ ou des fonds de pension prives, aient investis dans ces produits. Encore la, ce n'est pas simple a prouver.

  • Umm Ayoub - Inscrite 10 avril 2012 08 h 33

    Les ressources limitées de la planète


    Ce qui contribue également à cette absence de conscientisation du problème de la faim dans le monde est l'idée, très répandue en Occident, que les ressources de la Terre sont limitées, et qu'il y a trop de gens présentement sur la planète.

    Alors que le Canada à lui seul pourrait nourrir la planète entière, les gens prônent le contrôle des naissances comme unique solution à ce problème. Ils estiment que les gens des pays pauvres sont en grande partie responsable de leur misère parce qu'ils font beaucoup d'enfants.

  • L Eclair - Inscrit 10 avril 2012 08 h 35

    Besoins de base

    On m'a appris que dans la vie il faut se loger, se vêtir et s'alimenter. Le reste devient luxe ou besoin plus ou moins essentiels. Alors quand on sait que les prix et l'accesibilité aux denrées alimentaires est le fait de spéculateurs je me demande qui peut encore croire les politiques qui protègent ces crimininels de la spéculation. Comment peuvent-ils dormir ? S'il est une manifestation de la fumisterie elle se trouve dans l'économie. Science sans conscience n'est que ruine de l'âme, a dit un éminent savant. Et bien voilà, tous ces gens ne méritent plus les honeurs. Au cachot tout ces meurtriers bien cachés dans nos gouvernements et nos banques. Au plus vite défaisons -nous des ces menteurs.

  • André_Côté - Abonné 10 avril 2012 09 h 04

    La conscience du malheur de l'autre?

    Le précédent intervenant termine sa réflexion avec le « Pardonnez-leur, car ils ne savent ce qu'ils font ». Au contraire, ils ne savent que trop bien ce qu'ils font, mais l'appât d'un gain rapide et optimum endort leur connaissance du mal qu'ils engendrent. Il est tellement facile de trouver des excuses... C'est à désespérer!
    Faut-il le répéter une fois de plus: le système économique actuel est une mécanique aveugle qui accélère sa course en direction d'un mur.