Mourir dans la dignité - La force d'un vrai débat

Il était crucial de tenir ce débat sur la mort, malgré tous les tabous qu'il déterre. Et les résultats, publiés cette semaine sous forme de rapport, sont tout à fait dignes de mention. Québec devrait en faire une analyse prompte, mieux soutenir et baliser l'offre de soins palliatifs et lancer le concept d'«aide médicale à mourir».

Mesdames et messieurs les membres de la Commission spéciale sur la question de mourir dans la dignité, nos hommages. Voilà donc à quoi ressemble un véritable débat, mené dans le respect et la sensibilité, en dehors des joutes sans profondeur qu'encouragent les cercles partisans. Sur un sujet aussi complexe et délicat que l'euthanasie, vous avez tranché, avec profondeur, sagesse et humanité.

Ce rapport que tous gagneraient à feuilleter a réussi là où ailleurs on échoue lamentablement. Il est né d'une discussion à laquelle la société civile a participé, s'est inspiré des opinions des camps opposés et se termine par une série de recommandations formulées par les parlementaires au gouvernement. Depuis la commission Bouchard-Taylor, dont la valeur pédagogique était pourtant indéniable même si son rapport s'empoussière, on n'a rien vu de tel.

Les élus, partant des préoccupations des citoyens, ont dirigé une riche délibération. Ils ont jonglé avec diverses définitions (entre l'arrêt de traitement, la sédation palliative et l'euthanasie, où trace-t-on la ligne?). Ils ont entendu des experts sur le soutien à la mort, sans douleur, en tout respect de l'autonomie de la personne, en plein accord avec le droit et la médecine. Ils ont tenu compte des objections sensées de tous ceux qui craignent qu'ouvrir une porte légale et morale, si mince soit-elle, entraîne des dérives.

De page en page, les commissaires se confient sur tout ce qui les a étonnés en menant cette quête, sur tout ce qui les a émus en plongeant dans l'intimité des citoyens. La matière était d'une fragilité extrême et aurait pu mener aux excès. Le rapport et ses deux conclusions principales, imbriquées l'une à l'autre, sont au contraire particulièrement solides et sensés.

Alors, pour le Québec, euthanasie ou suicide assisté? Ni l'un ni l'autre, tranche la Commission, concédant le caractère négatif des deux concepts dans l'esprit des gens, puis admettant le désir de nommer la question de la fin de la vie d'une manière qui ne contredirait guère le Code criminel. Si Québec accepte la proposition, ce sera donc l'«aide médicale à mourir». Il est vrai qu'elle contient tous les ingrédients d'une fin de vie respectueuse et digne: elle est en accord avec le droit, si bien sûr le Procureur accepte de donner les orientations qui protégeront les médecins «aidants» de toute poursuite; elle sous-entend l'axe crucial du soutien à donner à celui qui le réclame, le tout, sous l'oeil bienveillant de la médecine, détentrice de l'expertise des soins de fin de vie.

Mieux l'encadrer en lui donnant un support légal ne permettrait qu'officialiser une pratique avec laquelle la population est en accord, les sondages le montrent, et qu'une majorité de médecins soutiennent et pratiquent, dans l'ombre et le secret.

Avant d'arriver toutefois à cette conclusion, les députés ont pris soin de vérifier l'état des soins palliatifs au Québec. Les constats sont peu reluisants: là où cette philosophie se pratique avec ressources suffisantes et pleine maîtrise, cela semble faire toute la différence entre une agonie cauchemardesque et un départ en douceur.

Toutefois, entre les espoirs d'une société qui veut ces soins (et à domicile de surcroît) et la réalité du terrain, l'on sait le fossé immense. Mais pas infranchissable. Si l'on décode le dernier budget Bachand comme un signe avant-coureur, le soutien destiné aux aînés traduit l'importance que le gouvernement accorde à cette portion de la population sans cesse croissante.

Les ressources financières et humaines, bien sûr, doivent être au rendez-vous, ne serait-ce que pour s'accorder à une politique sur les soins palliatifs dont nous disposons depuis 2004, mais qui peine à se déployer. La formation du personnel médical doit être approfondie. Un portrait de la situation doit être réalisé, diagnostic sans lequel, évidemment, il sera difficile de pointer les besoins. En augmentant l'accès aux soins palliatifs dans une perspective de soulagement du corps et de l'esprit, on devrait réduire les souffrances inutiles...

Repose donc entre les mains du gouvernement le loisir de faire du Québec une société d'avant-garde, qui non seulement n'aurait plus peur du tabou de la mort mais l'entreverrait comme une partie de la vie à mener, elle aussi, en toute dignité. Nous voulons être cette société-là.

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14 commentaires
  • Robert Labrosse - Inscrit 24 mars 2012 08 h 15

    Questions d'un simple citoyen...

    Je suis heureux de lire que l'Association québécoise de prévention du suicide soulève des inquiétudes concernant le rapport de la Commission spéciale sur la question de mourir dans la dignité par l’entremise du suicide assisté et de l’euthanasie.

    Voici quelques questions qui me viennent à l’esprit, d'un simple citoyen, à propos d’une demande d’une ou de plusieurs personnes souffrant d’une grave maladie mentale (dont ses souffrances psychologiques sont constant et insupportables) qui répondent aux normes pour la mise en pratique d’un suicide assisté par un médecin :

    • Y aura-t-il des médecins qui seront plus enclin vers cette mise en pratique? Il existe déjà des psychiatres qui sont très enclins à des surdoses de médicaments qui créent des effets secondaires qui augmentent des symptômes de dépression… pouvant alimenter le goût du suicide assisté.

    • Nous sommes déjà dans une ère où la société (individualiste) incluant plusieurs familles (ayant une vie très active, n’ayant pas le temps de s’occuper de leurs ainés ni de leurs enfants en bonne santé) isole la personne souffrant d’une maladie mentale, augmentant aussi les symptômes de dépression de ce dernier, le rendant même coupable (volontairement ou non) de souffrir d’une maladie mentale (qui risque de les faire craquer)… pouvant encore alimenter le goût du suicide assisté. N’est-ce pas dangereux d’ouvrir cette porte aux personnes souffrant de maladie mentale?

    • Qui paiera la note pour le suicide assisté? Est-ce que le gouvernement prévoira un budget pour cela? Est-ce que les familles paieront pour cela? Est-ce que ce sera vraiment pour soulager la personne souffrante ou pour soulager les proches? Je connais des familles qui sont heureuses d’avoir « placé définitivement » leurs enfants malades dans une résidence privée insalubre… (Loin de la dignité). Suivez-vous ma logique?

    • Si c’est aux frais du patient et qu’il n’a

    • Robert Labrosse - Inscrit 29 mars 2012 08 h 39

      • Si c’est aux frais du patient et qu’il n’a pas d’argent, comme c’est le cas la plupart du temps (maladie mentale = pauvreté), devra-t-il songer de se suicider sans l’assistance du médecin et risquer de manquer son coup?

      • Ou encore, si une personne, sans consulter un médecin, fait un passage à l’acte (décide lui-même de se suicider), parce qu’il considère que sa vie est finie, mais qu’il manque son coup et que l’on découvre son corps dans le coma, est-ce que l’ambulancier doit le réanimer son corps (qui sera dans de pires conditions qu’avant son passage à l’acte) pour lui dire qu’il faudra attendre qu’un médecin assiste son suicide pour que cela soit considéré comme étant un geste permettant de retrouver sa dignité?

      • Y aura-t-il un jour plus de médecins qui feront la pratique du suicide assisté alors qu’il y a une pénurie de spécialistes pour le traitement de la maladie, une pénurie d’omnipraticiens, une pénurie de ressources alternatives dans la communauté pour favoriser une dignité dans la communauté aux personnes souffrant d’une maladie mentale qui sont exacerbée et qui ne sont plus capable de supporter leur souffrance et la vie sur cette terre, dans cet isolement.

      • Est-ce que les établissements psychiatriques qui enferment des cas pathologiques vont commencer à faire ce genre de pratique, à la demande du patient (dont ses souffrances psychologiques sont constant et insupportables)?

      • Si le patient n’est plus considéré apte à faire la demande alors qu’il est utilisé comme cobaye pour des travaux de recherche, dans un Centre universitaire qui était autrefois un asile, aura-t-il le droit d’être libéré de sa soufrance par un médecin autrement que par une pilule qui lui procurera de l’euphorie avant l’examen d’évaluation pour savoir s’il aura le droit à un suicide assisté, à cette dignité?

      • ...

    • Robert Labrosse - Inscrit 29 mars 2012 10 h 02


      • Que lirons-nous dans un avenir une décennie, dans les statistiques et dans les journaux : y aura-t-il un jour plus de suicide assisté que de suicide puisque cela sera le meilleur moyen de mourir dans la dignité?

      • Est-ce que cela sera suivi du retour à la peine de mort pour les meurtriers qui seront reconnus responsables de leurs actes, afin qu’ils puissent payer leur dette à la société dans la dignité?

      • Est-ce que les médecins se sont trop éloignés de leur rôle de sauver des vies?

      Fin du "brainstorming" sans censure.

      Bonne réflexion!

      Robert Labrosse

  • Jean-Léon Laffitte - Inscrit 24 mars 2012 08 h 38

    Une trahison de la démocratie

    Selon les termes d'une étude indépendante sur la commission, le rapport est une véritable trahison de la démocratie.

    La grande majorité des organismes et citoyens à la commission se sont clairement prononcés contre toute euthanasie. La commission n'a pas écouté les experts et n'a fait qu'appliquer les idées préconçues qu'elle devait mettre de l'avant.

    Cette Commission est une farce monumentale, une caricature de la démocratie, une véritable honte qui a coûté beaucoup trop cher aux contribuables.

    La prochaine fois, il vaudra mieux que le gouvernement mette en place ce qu'il voudra implanter plutôt que de placer sous les projecteurs un cirque que les contribuables n'ont pas les moyens de payer.

  • michel lebel - Inscrit 24 mars 2012 13 h 13

    Oui aux soins palliatifs

    Je résume ma position: Oui aux soins palliatifs; non à l'euthanasie(ne jouons pas sur les mots!). Je signale que le gouvernement français a refusé récemment d'introduire l'euthanasie dans un cadre légal. Le Québec devrait faire de même. Ne légalisons pas "l'aide médicale à mourir"(ou l'euthanasie) qui relève d'ailleurs de la compétence fédérale.

    Michel Lebel

  • Jacqueline Bordeleau - Inscrite 25 mars 2012 09 h 27

    Un grand pas en avant

    Merci pour ce bel article Mme Chouinard. J'ai suivi les débats de la commission et je trouve que c'est un modèle de discussion qui rassemble toutes les opinions de chacun.

    La conclusion devrait satisfaire tout le monde, pas question d'euthanasie mais bien plutôt d'aide médicale à mourir sans douleur. Ce que nous espérons tous.

    On l'a dit et je le répète, je suis fière des Québécois qui permettront aux personnes en fin de vie de demander l'aide médicale si les souffrances sont trop fortes. Comme le film ON ACHÈVE BIEN LES CHEVAUX, pourquoi sommes-nous obligés de finir notre vie dans les souffrances, sans aucun recours.

    Merci encore et félicitations aux membres de la Commission, enfin nous pourrons oublier notre peur de la mort

  • Louis Simard - Inscrit 25 mars 2012 14 h 27

    Le sens de la dignité

    Il est dommage que certains dénoncent les soi-disant "idées préconçues" de la commission à la lumière de leur propres idées préconçues.

    La lecture de ce rapport plein de sagesse et surtout de nuances est essentielle avant de commenter. On se rend compte que les membres de la commission ont pris le temps et la mesure nécessaires pour débattre de la délicate question du mourir. Ils ont heureusement évité la futile opposition que certains voudraient voir entre l'aide à mourir et les soins palliatifs. L'objectif des deux approches complémentaires est et devrait toujours être la non-malfaisance et la bienfaisance de la personne en fin de vie et non les idées ou idéologies des autres. La justice commande aussi que chaque personne soit respectée dans sa propre dignité, dans ce qu'elle considère elle-même comme le Bien.
    La seule personne qui est l'acteur principal de la fin de vie, c'est justement celle dont la vie s'achève. Les autres ne peuvent qu'être spectateurs ou aidant. C'est donc à cette personne que doit appartenir la possibilité de définir le sens de sa propre mort et le sens qu'elle donne ou non à sa souffrance. Jamais on ne devrait imposer la souffrance à quelqu'un au nom d'une idée qu'elle ne partage pas. Le respect de la dignité, n'est-ce pas le respect de la liberté de penser?