2011 - Entre résignation et indignation

Le XXe siècle s'est terminé voilà déjà 11 ans, mais ce n'est que maintenant que se réalise le passage d'un siècle à l'autre. Jetant un regard rétrospectif sur l'année qui s'achève, nous avons le sentiment que 2011 aura été une année charnière. Tout n'est pas joué encore, les ruptures ne sont pas toutes consommées, loin de là, mais se dessine néanmoins le début d'une nouvelle époque dont on ne sait trop encore ce qu'elle sera.

La plus forte de ces ruptures est survenue dans les pays arabes du pourtour de la Méditerranée, en Tunisie d'abord, puis en Égypte et en Libye, où le peuple est sorti dans la rue pour chasser des régimes dictatoriaux et faussement démocratiques. Réduits depuis trois, quatre, voire cinq décennies à la résignation, ces peuples ont démontré que le besoin de dignité et le désir de liberté pouvaient avoir raison de l'oppression. C'est à ces mêmes sources que puise le peuple syrien, qui continue d'affronter le régime de Bachar al-Assad avec un courage exceptionnel. Tous ces peuples se sont soulevés sans savoir de quoi sera fait demain, sinon qu'ils gagnaient en espoir.

Ce printemps arabe aura eu valeur d'exemple. Il aura inspiré ceux qui en Occident désespèrent de l'avenir, sans perspective d'un emploi, réduits le plus souvent au chômage par des économies défaillantes. Lancé d'abord de Madrid, le cri d'indignation d'une génération sacrifiée, refusant à son tour la résignation, a résonné dans toutes les grandes villes d'Europe et d'Amérique du Nord. Jusqu'à Wall Street, symbole ultime de l'origine des maux d'une économie mondialisée, portée artificiellement par la financiarisation et la spéculation.

Le cri des indignés était moins un cri de révolte que de désespoir. La rue arabe pouvait se révolter contre un pouvoir oppressif, facilement identifiable. Les indignés eux ne pouvaient abattre aucun pouvoir puisque le pouvoir réel, celui qui dirige leurs vies, est devenu insaisissable. L'illustre tous les jours l'impuissance des gouvernements à faire face à une crise financière mondialisée dont les termes sont décrétés par des maisons d'évaluation qui échappent à tout pouvoir, car elles sont le pouvoir.

Le mouvement des indignés n'a jeté aucun pouvoir à terre. Il a par contre amorcé une prise de conscience de l'état réel de notre monde et du changement de paradigme survenu tout doucement. Un monde où l'État s'est peu à peu déresponsabilisé pour laisser place au privé. Un monde où l'économie repose de moins en moins sur la production de biens, créatrice d'emplois, et de plus en plus sur la spéculation, génératrice de profits. Un monde où les valeurs individuelles ont pris le pas sur les valeurs collectives.

Au fil des ans, il y a eu peu à peu rupture des équilibres entre tous ces pôles, de telle sorte que survenant une crise majeure comme celle des finances publiques que connaissent une majorité de grands pays, plus personne ne semble en contrôle. Plus personne n'arrive à diriger. S'avive un sentiment d'impuissance auquel justement les indignés ont par leur cri voulu dire non. Il le faut, car s'y résigner ne pourrait que conduire à la désespérance de tout changement.

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Le Québec n'a pas échappé à ce mouvement. Les indignés ont occupé Montréal et Québec. Leur cri a fait prendre conscience à plusieurs qu'ici aussi les grands équilibres sociaux et politiques sont menacés. Que le collectif a aussi fait place à l'individu et à l'entreprise privée. Que la volonté de se mobiliser autour de projets collectifs s'estompe, comme l'a manifesté le résultat de l'élection fédérale du 2 mai avec la défaite du Bloc québécois.

L'indignation a cependant rejoint collectivement les Québécois sur l'essentiel qu'est la reprise en main de leur État. Ils se sont indignés devant le laisser-aller des richesses naturelles et ont obtenu du gouvernement que soit mise à l'étude l'exploitation des gaz de schiste, et entreprise la révision du régime minier. Ils se sont indignés devant le système de collusion et de corruption existant dans l'attribution des contrats gouvernementaux et obtenu la création d'une vaste commission d'enquête publique. Depuis des mois, ils disent leur perte de confiance dans le gouvernement Charest qu'ils se préparent à congédier. Pour le meilleur ou le pire. Comme quoi la résignation totale n'est pas obligatoire. La volonté de changer les choses finit toujours par resurgir.

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