Sécurité des patients - Les cachotteries

On n'efface pas aisément un règne de cachotteries, surtout lorsqu'on touche le tabou de l'erreur médicale. Si l'objectif de la publication d'un premier rapport d'incidents et d'accidents survenus dans le réseau de la santé était de faire germer une culture de la transparence, disons à quel point cette première opération, lamentablement incomplète, relève de l'échec.

Le premier rapport sur les errements médicaux au Québec décontenance tant il rate sa première cible de transparence pourtant destinée à diminuer l'étendue du fléau que sont ces accidents évitables. Fiasco sur la forme, exercice si partiel qu'il sous-évalue l'ampleur du problème, ce qui a pour effet de semer le doute et d'exacerber les inquiétudes. Raté.

Échec sur la forme, oui, d'abord dans la divulgation du document pourtant très attendu: neuf ans après les modifications à la loi qui ont forcé la tenue de ce registre national des «événements» évitables en santé, le rapport tombe dans la manne aux publications comme s'il s'agissait — et hop! — d'un document anodin. Pas de conférence de presse, peu d'experts habiletés à commenter, aucun ministre disponible pour promouvoir une opération qu'on aurait dû pourtant marquer fortement.

Mécontentement, aussi, dû au manque de sérieux de l'exercice: le tiers des 268 établissements de santé visés n'ont pas remis de données, une négligence qui n'aurait jamais dû être tolérée par le ministère. De plus, le rapport entier est rédigé sur un mode désagréable selon lequel chaque statistique est immanquablement suivie d'une atténuation/justification/minimisation. Vive déception: les infections nosocomiales sont entièrement écartées de la déclaration, ce qui s'apparente à une tentative de dissimulation, vu les ravages causés par ces maladies contractées là où on devrait vous guérir.

Les dérapages sur la forme ne sont pas bénins, car ils dénaturent le contenu du rapport: les 180 000 incidents et accidents rapportés, de même que ces 75 décès, correspondent-ils à la réalité? Une extrapolation un peu simpliste des études relevées aux États-Unis et en Australie, où le concept de sécurité médicale ne provoque ni honte ni embarras, laisserait plutôt croire à des chiffres plus imposants. Et cela n'aurait rien d'«anormal», l'incongruité étant plutôt de faire comme si tout allait rondement.

Partout où la question fut creusée intelligemment, on a compris que ces accidents évitables constituaient non pas une quantité négligeable, mais plutôt une cause significative de morbidité et de mortalité. Le percutant rapport américain To Err Is Human, publié dans l'émoi le plus complet en 1999, concluait qu'au moins 44 000 décès, et plus vraisemblablement 98 000, étaient directement liés à des accidents. L'Organisation mondiale de la santé (OMS) a établi que chaque année, ces erreurs font 10 millions de victimes.

Chez nous, le réseau de la santé accepte enfin de causer de ce phénomène non marginal, mais il refuse de lever entièrement le voile. Une des données les plus troublantes du rapport concerne le fait que 35 % des usagers ou des proches concernés par un accident grave n'ont pas été informés de l'événement! Cachez cette erreur... Cette seule donnée aurait mérité à elle seule tout un brasse-camarade.

La tradition du camouflage ne peut que produire des inconforts: l'adage ne prétend-il pas qu'on apprend de nos erreurs? En étant informé, le public ne pourra qu'aiguiser ses perceptions et mieux comprendre la complexité des actes médicaux au lieu de conclure à l'incompétence.

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2 commentaires
  • France Marcotte - Inscrite 8 décembre 2011 06 h 44

    Un éditorial qui se termine en queue de poisson

    Tout va rondement dans la lecture de cet éditorial jusqu'à ce que.. boing!, la fin nous laisse sur le carreau (ou le carrelage de l'hôpital).

    "En étant informé, le public ne pourra qu'aiguiser ses perceptions et mieux comprendre la complexité des actes médicaux au lieu de conclure à l'incompétence."

    Plus haut on dit que l'objectif de transparence du rapport est de "diminuer l'étendue du fléau que sont ces accidents évitables".

    Des accidents évitables causés par la complexité des actes médicaux?

    Ah bon, je croyais que les accidents évitables étaient causés par le surmenage qu'occasionnent des surcharges de travail dans un contexte de pénurie de personnel etc.
    Si c'est effectivement le cas, il est peut-être préférable que les patients ne sachent rien...puisqu'on ne peut appliquer les solutions qui s'imposent, même cet éditorial en témoigne.

    Faut toujours ben avoir les moyens de la vérité. Les a-t-on en santé?

  • Yvon Bureau - Abonné 8 décembre 2011 09 h 29

    Gratitude

    Je continue à saluer très bas l'arrivée de ce 1e rapport, imparfait soit-il.

    Reste à le parfaire. Nous y arriverons. À nous de l'aider à monter sur pieds et à marcher.

    Gratitude aux personnes qui depuis des années ont donné temps et tellement d'énergie pour que ce rapport naisse !