Mourir dans la dignité - Pour l'amour de la vie

Le Canada est-il prêt à revoir les balises légales qui encadrent la fin d'une vie, en les orientant vers le concept d'«aide à la mort»? Population vieillissante, prolongation de l'espérance de vie, soins palliatifs insuffisants: voilà autant d'éléments qui militent en faveur d'une modification du régime actuel, qui ne permet pas à tous ceux qui le souhaitent de mourir dignement.

En l'espace de dix-huit ans, avons-nous évolué? Est-il possible de discourir calmement du respect de la vie sous l'angle délicat et primordial de la mort dans la dignité? À ces deux interrogations, lancées vers nos dirigeants sous la forme d'un voeu, espérons pouvoir sous peu répondre oui.

Dix-huit ans, c'est l'éternité et l'interlude qui se sont écoulés entre le combat de deux femmes: Sue Rodriguez en 1993, et Gloria Taylor aujourd'hui. Toutes deux subissent la maladie de Lou Gehrig et savent fort bien les souffrances (lucides) que leur imposera cette maladie dégénérative: incapacité à marcher, parler, avaler. Arrêt de la vie, au sens où elles l'entendent. Fin de la vie valant la peine d'être vécue. Chacune en leur temps, toutes deux implorent la Cour suprême de leur permettre le droit au suicide assisté, interdit par le Code criminel. À Sue Rodriguez, la Cour a dit non, à cinq contre quatre. Gloria Taylor rêve de choisir elle-même sa sortie de piste, en accord avec la loi.

Dans ces débats essentiels où se croisent le droit, la médecine et l'éthique, il ne suffit pas de sautiller dans un camp de partisans ou dans celui des détracteurs, sans parsemer la réflexion des nuances qui s'imposent. La riche et éprouvante Commission sur la question de mourir dans la dignité, de laquelle le Québec vient de s'extirper sans avoir encore de conclusion ferme à présenter, en est la preuve.

Tout comme le percutant rapport que vient de produire la Société royale du Canada («Prise de décisions en fin de vie»), qui conclut sans détour qu'il est grand temps «de revoir les questions de politique publique qui touchent l'aide à la mort». Voilà une brique inspirante, pour quiconque — parti au pouvoir ET parterre de l'opposition! — serait atteint de frilosité maladive à la seule évocation d'une réouverture des discussions dans le champ de l'euthanasie ou du suicide assisté.

Il y a bien plus dans cette réflexion qu'une suggestion de remise à jour du cadre légal, accompagnée bien sûr des outils de surveillance appropriés. On y apprend surtout à quel point cette société, qui pourtant très bientôt additionnera ses centenaires et multipliera ses aînés en raison d'une espérance de vie enrichie, est toujours embarrassée de cette mort dont elle n'ose même pas parler. S'enchaîne une série de déconvenues qui vont de l'accès défaillant aux soins palliatifs — 95 % des personnes mourantes pourraient en avoir besoin au Canada, mais 70 % n'y ont pas accès — jusqu'à l'incapacité presque complète de satisfaire le souhait de la majorité de terminer ses jours à la maison — le Québec fait figure de cancre à ce chapitre.

Le Québec a eu cette audace d'ouvrir la discussion sur l'enjeu de respect de la vie associé à la dignité de l'être humain. La réponse de la population a été vive, touchante, généreuse. Les commissaires ont demandé un délai pour rendre leurs conclusions, qu'on espère franches, éloignées des positions vacillantes habituelles, qui n'incitent pas aux réformes. Le Canada n'a montré aucune ouverture pour ce type de débat, mais les tribulations des tribunaux l'inciteront peut-être à plonger.

Car des Gloria Taylor, il y en aura d'autres. À qui on espère pouvoir offrir, hors de l'agitation des cours et sans querelles interminables et «indignes», un ultime salut respectant leur dernière volonté: le droit à la dignité.
18 commentaires
  • Yvon Bureau - Abonné 17 novembre 2011 07 h 59

    Et pour le respect de la fin de la vie et les dignés

    Au Canada, et encore plus au Québec, la population est prête, lors de la fin de la vie, pour se donner un système pour plus de dignité et plus de sérénité, un système qui soit inclusif et respectueux de chaque finissant de la vie et de ses valeurs et de ses choix.

    L'approche québécoise me plait beaucoup; elle est moins dans un débat de droit que dans une recherche de réponse à la question du mourir davantage dans la dignité et dans la sérénité; le Québec veut sortir des impasses et des zones grises néfastes pour tous.

    Offrir des soins appropriés et personnalisés de fin de vie, pour tous. Développer ces soins, n’opposant pas les soins traditionnels et l’aide active à mourir, les voyant comme complémentaires. Donner la primauté au mourant dans les grandes décisions le concernant au plus haut point. Faire connaitre davantage ses droits, ses responsabilités et ses libertés. Renforcer la relation mourant-médecin. Reconnaitre l’aide médicale active à mourir, balisée et contrôlée, comme un soin approprié compris dans sa Loi de la santé, cela n’ayant rien à voir avec un meurtre. Reconnaitre légalement explicitement et promouvoir les directives anticipées de fin de vie. Amener une culture d’une fin de vie responsable.

    En 1993, la Cour a dit non 5 contre 4. Le caractère sacré de la vie a beaucoup influencé; c’était une valeur d’époque. Les valeurs qui priment aujourd’hui sont l’autonomie de la personne en fin de vie et la valeur sacrée du vivant et de son libre-choix. D’ici 2013, la Cour sera favorable, ne touchant peut-être même pas au Code criminel; je l’espère.

    Terminons nos vies, dignés.

    www.yvonbureau.com
    www.collectifmourirdigneetlibre.org
    http://www.collectifmourirdigneetlibre.org/blog.ph

  • novis - Inscrit 17 novembre 2011 09 h 23

    "en les orientant vers le concept d'aide à la mort"

    Vous dites à propos de l'accès aux soins palliatifs: "95 % des personnes mourantes pourraient en avoir besoin au Canada, mais 70 % n'y ont pas accès". Et vous parlez d'orientation vers le concept d'aide à la mort? C'est glaçant, je dirais.

    J'ai noté, à la lecture du rapport de la SRC, que les auteurs sont incapables de définir la notion de "dignité humaine" de façon effective, sur des bases purement laïques. Ça donne à réfléchir.

    Il est également notable que ce rapport, ayant rapidement mentionné le fait que toutes les grandes religions vont dans un sens autre, élimine cette information en faveur d'une tentative de "dénominateur commun" excluant l'idée de Dieu. On s'excuse en disant que les croyants n'ont qu'à se soumettre à leurs croyances respectives. Bon... on repassera pour une perspective désireuse d'universalité...

    Se pourrait-il que la notion de dignité humaine inclue le support affectif, l'accompagnement, l'implication des proches, la remise en question de la fragmentation de notre société, un regard dans le miroir de la réalité de ce que nous faisons avec les nôtres?

  • Guy Massicotte - Inscrit 17 novembre 2011 09 h 31

    Malaise

    Comment ne pas avoir l'impression de revivre le débat sur l'avortement qui ne devait être prescrit qu'en situation particulière pour finalement devenir un moyen de contraception pour plusieurs.

  • Francois Laforest - Abonné 17 novembre 2011 10 h 16

    La paix juridique des âmes en peines ou la sagesse et humilité d'abord devant nos propres limites

    Au moment de ma mort l'on m'a offert d'abréger mes souffrances, mais je ne savais trop à qui demander conseil: Un Socrate philosophe, un roi Salomon pour sa sagesse, ne sachant trop vers qui me tourner, et qui osera poser le geste final, en mon nom et au nom de ma société. Mais hésitant devant l'image d'un corps gisant, celui d'un autre itinérant mort de froid, je cessais de mettre ma confiance exclusivement entre des juristes seuls ou...en comité itinérant.

  • michel lebel - Inscrit 17 novembre 2011 11 h 10

    Oui aux soins palliatifs

    Tout tourne autour de la notion de dignité. Mais on ne s'entend pas sur le sujet! Donc le consensus me semble imposible. Ce qui est plutôt normal dans une société éclatée, autonomisée comme la nôtre. Je pense que la solution la plus digne(ma conception du terme) pour l'Homme est dans l'accès généralisé aux soins palliatifs. Non dans l'accès plus ou moins facile à la mort. De plus, je n'a guère entendu de critiques à l'égard des soins palliatifs. L'argument voulant que ces soins soient défaillants en quantité ne me semble guère convaincant. Mettons-y simplement tous les moyens disponibles. Pour ce, il faut cependant y croire!


    Michel Lebel