Cinéma des Premières Nations - Sauver le Wapikoni

Le Wapikoni mobile poursuit une mission des plus nobles: sortir des jeunes autochtones d'un isolement destructeur grâce à la magie du septième art. L'ironie suprême veut qu'au moment où cette initiative croule sous les honneurs, elle soit menacée de mise à l'écart glaciale, sous prétextes budgétaires ignorant tout des motifs humanitaires.

Le Wapikoni de la cinéaste Manon Barbeau sème son espoir sur roulotte d'une nation autochtone à l'autre depuis 2004. Sa feuille de réalisations est stupéfiante: 7 nations touchées, 19 communautés du Québec visitées, 2000 participations à des ateliers audio et vidéo, 360 créations musicales enregistrées, 450 courts-métrages réalisés par les jeunes autochtones eux-mêmes, un rayonnement hors du commun dans des festivals internationaux, une quarantaine de prix témoignant de cette reconnaissance.

La semaine dernière, la fondatrice du Wapikoni avait une raison de plus de bomber le torse: la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse a décidé de décerner à son organisme le prix Droits et Libertés 2011. Pour célébrer le pouvoir d'expression que le projet Wapikoni mobile a rendu à des jeunes brisés par la détresse régnant dans leur communauté. En maniant la caméra qu'on leur tendait, certains jeunes ont sauvé leur peau. Littéralement.

Mais ces honneurs tombent paradoxalement au moment où le Wapikoni cherche un second souffle. Privé d'une subvention cruciale de 490 000 $ versée par le gouvernement fédéral — la moitié de son budget total —, l'organisme est menacé. Son calendrier de la prochaine année est remis en question, des escales sont en sursis. «Le Wapikoni n'est pas mort!», clame sa fondatrice, pratiquant elle-même l'école d'espoir qu'elle enseigne à travers lentilles de caméra et studio ambulant.

Derrière Mme Barbeau se profilent en effet des centaines de jeunes, abonnés par habitude au regard indifférent de l'extérieur; sept années de roulement du Wapikoni leur ont permis de croire qu'autre chose était possible. Voilà leurs espoirs déçus. Le cinéma, devenu pour certains une «bouée de sauvetage» — c'est Manon Barbeau qui le dit —, serait mis en veilleuse, et leur vie avec?

Les appels à la raison, ou plutôt au sentiment, n'ont pas ébranlé ce gouvernement — qui poussait l'incohérence jusqu'à faire tout récemment de Manon Barbeau, avec son projet, une ambassadrice auprès de la communauté européenne, à l'invitation du ministère des Affaires étrangères! Mais il y eut pourtant des appuis; venus des Premières Nations, de certains parlementaires, de la communauté.

Pour toute réponse, on sert à l'équipe de Mme Barbeau le plat du jour, l'indifférence. Sont privés de l'éclat qui leur revient un projet culturel devenu success story et ces peuples invisibles, que le Wapikoni montre pourtant sous un jour lumineux.

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machouinard@ledevoir.com

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