Évaluation des enseignants - L'inspiration anglophone

Il y a toujours une explication de fond à la pratique zélée du «pas de commentaires». On comprend mieux pourquoi Québec se tient coi sur l'idée de François Legault d'évaluer les enseignants au mérite: c'est que les libéraux ont eux-mêmes donné leur bénédiction à un concept du genre lors de la dernière négociation! En effet, la recette Legault, version libéraux, est appliquée chez les enseignants anglophones depuis le début de la présente année scolaire.

Il y a dans cette nouvelle clause le meilleur de la proposition Legault, l'absurde et le pire ayant été écartés. Après quinze ans à évaluer les profs, le secteur anglophone versera des primes à ceux qui accepteront d'enseigner loin et dans des milieux difficiles ainsi qu'à ceux qui en feront plus en dehors des heures de classe. On a en outre rejeté l'idée insensée de lier la prime aux résultats des élèves, ce que prône la Coalition pour l'avenir du Québec (CAQ), en imaginant qu'un salaire bonifié accolé aux résultats des enfants constitue le seul «nanane» qui convaincra les enseignants de «subir» une évaluation.

Appelons cela de la gestion à courte vue. La formule choisie par la CAQ a tout pour séduire les citoyens en guerre contre l'incompétence des professeurs; selon une règle de trois un peu simpliste, éprouvée avec peu de succès aux États-Unis, on enrichit le «bon» prof à la «bonne» moyenne — atteinte par de «bons» élèves, ne l'oublions pas. L'«incompétent», qu'on accuse à tort d'être moins brillant parce que ses élèves présentent des difficultés, restera sur la touche. Un système qui repose à la fois sur un mensonge et une illusion: rien n'indique que les enseignants miracle tombés en milieu défavorisé sont la cause des notes en chute libre; et la recette risque d'encourager la bonification des notes sur une performance faible.

Les directions d'école ont des décennies d'entraînement de ce «suivi de gestion» cartésien qui évite d'aller au fond des choses. On remplit des fiches, on cible les objectifs, on rend compte des résultats, le tout sans s'interroger sur l'impact réel de tout cela sur l'amélioration des services. Les plans de réussite instaurés par François Legault alors qu'il était ministre de l'Éducation s'inscrivent tout à fait dans cette obsession de la petite case à remplir, que l'on voudrait maintenant appliquer un peu froidement à l'évaluation.

Un système du genre serait vain. Il associerait à l'évaluation un caractère punitif et coercitif, sans s'attarder aux bienfaits d'une vraie culture de l'évaluation — plus difficile à appliquer, certes, car nécessitant un engagement et des efforts imposants. Ce n'est pas sans raison que certains syndicats ont en horreur cette éventualité: c'est qu'ils y voient un contrôle déguisé plutôt qu'une réelle identification de problèmes auxquels on devrait marier des solutions (un ajout de formation, du mentorat, etc.). Ils ont raison.

Résultat? On ne pratique généralement pas d'évaluation, et plusieurs directions hésitent même à déployer les pouvoirs dont elles bénéficient pourtant. Les enseignants sont enfermés dans leur bulle-classe, une véritable aberration, car passent inaperçus et les bons coups et les errements. Le suivi critique d'une trajectoire enseignante, d'autant plus crucial qu'on n'empile pas ici les boîtes de conserve, mais on forme des enfants, n'existe souvent tout simplement pas.

La formule Legault propose le suivi disciplinaire qu'on réfute, plutôt que l'évaluation professionnelle à laquelle on aspire. Dans le but de donner un service de qualité aux élèves, la supervision pédagogique, effectuée au gré de quelques rencontres direction-enseignant, permettrait de poser un regard critique sur les pratiques pédagogiques du prof, d'apprécier son travail, d'apporter s'il y a lieu des correctifs, de déceler les besoins de formation. Le tout bien accroché à des principes tels que la transparence, le lien de confiance, la fierté, la responsabilité et l'implication.

Utopie? Les anglophones, qui ont bien compris les lois de l'esprit de communauté, appliquent ces principes de collégialité depuis quinze ans, ce qui n'est pas étranger au fait qu'ils passent maintenant à l'étape subséquente de la bonification des salaires liée à l'implication auprès des élèves. Il y a là un modèle éprouvé, qui n'associe pas bêtement l'évaluation au congédiement, mais en fait plutôt un axe de motivation des enseignants, le tout pour redorer la réussite.

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