Lutte contre le crime - Anachronique Harper

Une analyse froide des chiffres le confirme: même si les taux de criminalité dégringolent, comme l'a clamé récemment Statistique Canada, près de la moitié des Canadiens croient que les crimes violents sont en hausse galopante. Le discours alarmiste martelé par les conservateurs depuis leur entrée au pouvoir a saisi d'émotion la population; elle croit à une menace inventée au point de cautionner une pléthore de mesures destinées à resserrer la loi et l'ordre.

Les troupes de Stephen Harper ont placé crime et justice dans le peloton des enjeux électoraux. Fortes désormais d'une majorité, elles promettent l'adoption rapide sous projet de loi omnibus d'une dizaine de projets touchant cette matière, le tout destiné à resserrer les boulons d'un système pénal jugé trop élastique. Le fossé est tel entre la réalité brute et le message conservateur que le premier ministre fait figure d'anachronisme, du moins en cette matière. Non seulement s'accroche-t-il à une perception erronée, mais ses solutions sont périmées: il a été démontré que les longues périodes d'incarcération favorisent la récidive, tandis que réadaptation et la libération progressive améliorent la sécurité du public.

Devant un tel paradoxe, les esprits critiques s'échauffent. Comme l'ont fait cette fin de semaine les membres de l'Association du Barreau canadien, dont les réserves sur les ambitions fédérales sont sévères. Par résolution, ils critiquent le manque de souplesse dont disposent les juges dans l'imposition d'une peine, particulièrement lorsqu'une injustice pourrait en découler.

Témoins privilégiés des tares du système, ils s'inquiètent notamment des effets pervers de la désinstitutionnalisation, qui a catapulté du lit d'hôpital à la cellule des personnes souffrant de maladie mentale. Nombre d'entre elles «ne satisfont pas aux critères établis à partir des définitions de la "non-responsabilité criminelle" et de l'"inaptitude" à subir son procès», note l'Association du Barreau dans une résolution. Résultat? Non seulement surcharge-t-on inutilement le réseau carcéral, mais on alloue énergies et ressources en répression plutôt qu'en prévention du crime, en réadaptation ou en lutte contre la pauvreté.

La désespérante situation des autochtones, dont la surreprésentation dans les prisons fédérales comme provinciales fait frémir, en est sans nul doute la plus triste et parfaite illustration. Croulant sous d'exorbitants taux de sous-emploi et de sous-éducation, la population autochtone soumise à des conditions socio-économiques menant tout droit vers la criminalité souffre encore davantage que d'autres groupes de l'approche punitive et rétributive prônée par les conservateurs. Bonifier plutôt les ressources en éducation et en santé chez ces populations démunies permettrait pourtant de les éloigner des abîmes de la criminalité, petite et grande.

Aux anachronismes des dirigeants s'ajoutent en outre leurs silences sur la matière essentielle: quel est le coût projeté des mesures à venir en plus de l'impact de dizaines de changements déjà entérinés, qui engorgeront un système carcéral déjà ballonné? Les milliards projetés pour soutenir le plan conservateur ne revêtent aucun sens, surtout lorsque l'on comprend qu'ils reposent sur un mirage.

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machouinard@ledevoir.com
5 commentaires
  • Citoyen cynique - Inscrit 17 août 2011 06 h 26

    Une business

    "Les milliards projetés pour soutenir le plan conservateur ne revêtent aucun sens". Le sens est pourtant évident. Détourner de l'argent public vers les poches de ceux qui font du profit avec le système juridique et carcéral. Les ''criminels'' sont ici pris pour du bétail.
    ''il a été démontré que les longues périodes d'incarcération favorisent la récidive, tandis que réadaptation et la libération progressive améliorent la sécurité du public''. Justement! Dans une logique de profit, mieux vaut mésadapter les prisonier à la vie sociale pour s'assurer de leur retour dans le système. Ça fait tourner la machine plus longtemps. La récidive assure la rentabilité.
    Comprenez-vous pourquoi les employés des prisons, la avocats, les juges, les procureurs, les policiers ne font pas la grève? Pas moi.

  • camelot - Inscrit 17 août 2011 08 h 21

    Petitesse

    "Il n'y a que les minables, les gens de petite envergure pour brandir la loi et l'ordre".

    Maurice Druon

  • Notsag - Inscrit 17 août 2011 09 h 45

    L'illusionniste Harper

    Il semble que M. Harper pourrait enseigner quelques trucs à Luc Langevin ou David Copperfield.

    Exemple réel (selon le livre "Mafia Inc."): On découvre qu'un mafioso bien connu du milieu policier possède $21 millions dans un compte bancaire. Pourtant, selon Revenu Canada, les revenus de cet honorable monsieur seraient moins de $15,000. Devant ces faits, un juge déclare qu'on ne peut pas l'accuser d'activités criminelles.

    La loi est ainsi faite qu'on ne peut pas exiger d'une personne de démontrer que ses revenus proviennent d'activités légales. C'est au procureur à apporter des preuves irréfutables que cet argent provient d'activités criminelles. Comme ces millionnaires peuvent se payer les meilleurs avocats, il devient extrêmement difficile de les coincer.

    Alors, si M. Harper est vraiment sérieux dans son combat du crime, pourquoi ne pas modifier la loi de telle sorte que dans de tels cas, le fardeau de la preuve soit imposé à l'accusé.

    Autre exemple: Il n'est pas permis aux policiers de croiser la banque de données de Revenu Canada avec la banque de données du Bureau des Véhicules Automobiles. On pourrait ainsi détecter les "pauvres" qui se déplace en véhicules de grand luxe.

    Pourquoi imposer de telles barrières?

    Les politiciens nous disent que c'est pour nous protéger de possibles abus policiers. Pourtant, je ne me sentirais aucunement menacé. Alors, qui protège-t-on en réalité?

    Les activités de la mafia représentent plusieurs dizaines de milliards par années. La vrai criminalité, elle est là. Pourtant, les Gouvernements ne semblent pas vouloir s'y intéressé. Toutefois, on s'intéresse beaucoup au chauffeur de taxi qui travaille au noir, ou au serveur de restaurant qui ne déclare pas tout ses pourboires.

    Quand il s'agit de dissimuler la réalité, Luc Langevin ne pourrait pas faire mieux.

  • France Marcotte - Abonnée 17 août 2011 14 h 59

    Se frayer un chemin

    "Le discours alarmiste martelé par les conservateurs depuis leur entrée au pouvoir a saisi d'émotion la population; elle croit à une menace inventée au point de cautionner une pléthore de mesures destinées à resserrer la loi et l'ordre."
    La population croit quelque chose qui est faux, parce que le discours a été martelé.
    C'est cela qui est inquiétant.
    Le parti conservateur veut devenir le parti "naturel" des Canadiens et sa pensée, la pensée naturelle.
    Cela se fait avec du temps et progressivement; se défait difficilement.

    On se réveille un matin, on est pour la peine de mort et on a peur de tout.

  • André Loiseau - Abonné 17 août 2011 17 h 07

    @France Marcotte

    Belle réflexion.
    Vous avez bien raison.