Procès de Guy Turcotte - Dans leur tête

Impuissants, nous sommes, pour comprendre ce qui mène un père à assassiner ses propres enfants. Impuissants, nous voilà maintenant, pour saisir ce qui porte un jury à croire cet homme non responsable de ses actes criminels. Un fossé sépare le jury qui juge du public qui jauge.

Pendant près de trois mois, leur mandat était de comprendre la tempête qui s'est jouée dans la tête d'un homme pour qu'il poignarde ses deux bambins. Contre toute attente, les jurés, ces quatre hommes et sept femmes en qui le tribunal populaire a voulu voir ses dignes représentants, ont choisi le plus clément des quatre verdicts proposés par le juge. Le cardiologue n'est pas acquitté, mais il est jugé non responsable criminellement pour cause de troubles mentaux.

Le public s'écroule. L'aliénation mentale servirait donc de planche de salut pour blanchir un crime innommable? Voilà ce que rumine la population, interloquée par une issue qu'elle ne peut recevoir autrement que comme une aberration. «Son» jury aurait-il erré?

Ce formidable hiatus entre la perception de la population et la «sagesse» du tribunal — nommons-la ainsi — s'explique en partie par la lorgnette utilisée par les uns et les autres pour décortiquer le même événement. Elle n'est pas la même. Le jury a la douloureuse tâche de juger studieusement. Le public, affligé d'un autre type de douleur, s'aventure en terrain glissant: il jauge avec spontanéité l'incompréhensible qui s'est joué sous ses yeux. Le jury ne peut succomber à cet élan naturel et doit s'astreindre à une lecture juridique encadrée par de strictes balises. Le public n'a que faire de la logique froide des textes de loi. Il n'a pas à s'empêtrer dans les alinéas du Code criminel.

Le public n'a pas eu à se demander si Guy Turcotte correspondait à la définition de l'article 16 du Code criminel. Sur le jury reposait pourtant toute la complexité de ce défi. Cet article 16 définit le verdict de non-responsabilité criminelle pour cause de troubles mentaux, lequel renvoie à une commission d'examen le soin de prendre une décision appropriée — libération inconditionnelle, libération sous réserve ou détention dans un hôpital — concernant l'accusé.

On présume que les discussions ayant précédé le choix de ce verdict ont été âpres, déchirantes même. À la lumière des témoignages entendus, des rapports produits, de la preuve exhibée, les jurés devaient déterminer dans quel état d'esprit se trouvait M. Turcotte au moment où il a tué ses enfants. L'article 16 repose sur cette prémisse: une personne aliénée du point de vue légal au moment de commettre l'infraction ne peut être jugée comme une personne saine d'esprit, douée de discernement moral. Tel est l'un des socles du système de justice pénale canadien auquel les jurés ont dû se remettre.

Mais le public continue de grogner. Il n'accepte pas ce doublon de bêtises: un jugement incompréhensible sur un crime incompréhensible? Il imagine le meurtrier recouvrant une liberté automatique. Que les statistiques remettent les pendules à l'heure: déjà très rares (moins de 1 % des personnes inculpées), les verdicts de non-responsabilité pour cause de troubles mentaux mènent le plus souvent à des détentions (52 % des cas), puis à des libérations sous réserve (35 %) et dans 12,5 % des cas, à des libérations inconditionnelles.

Mais la population n'a pas tout faux, loin de là. Même après avoir tenté de repasser cette tragédie indigeste dans le collimateur juridique, même après avoir exprimé tout notre respect pour la sagesse du jury, son courage, son dur et troublant labeur, un arrière-goût demeure. Entre cette responsabilité nulle et le meurtre prémédité, deux autres jugements étaient possibles qui reconnaissaient le trouble mental, mais laissaient l'accusé responsable des deux crimes. Le jury a parlé. Mais le public est contrarié. Et si l'un a juridiquement raison, l'autre n'a pas moralement tort.

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40 commentaires
  • Andreanne Peron - Inscrit 7 juillet 2011 00 h 57

    conclusion faible

    Je ne vous connais pas madame mais je me demande sur quelles bases vous pouvez affirmer que la population n'a pas moralement tort. Si les jugements étaient rendus sur une base morale, encore faudrait-il la redéfinir et ainsi remettre en cause le système de justice en entier. Les psychiatres n'ont pas tant parlé de trouble mental que d'une faille du cerveau qui pousse l'individu hors de la réalité, hors de raisonnements normaux pendants quelques minutes. Et surtout, tout comme vous, je n'ai pas toutes les informations en main. La population n'a pas à s'insurger plus que la mère elle-même. Monsieur Turcotte a tué ses enfants pour les protéger,,, C'est l'oeuvre d'un cerveau dépressif et en très mauvais état. C'est triste à mourir, c'est affreux, c'est tordu, Mais des crimes tordus sont perpétrés chaque jours avec (mauvaise) intention et ils sont à peine punis. Des pères incestueux pendant plusieurs années font deux ou trois ans de prison et violent à nouveau dès leur sortie. Apprenon-donc à soigner ou mieux, à orévenir...

  • Martin Dufresne - Abonné 7 juillet 2011 01 h 03

    Des "détentions", mais pour combien de temps?

    Les statistiques ne peuvent "remettre les pendules à l'heure" que si elles sont complétées par les durées moyennes de détention des (non)coupables avant leur libération. Or, ces chiffres restent le secret du ministère public.

  • André Loiseau - Inscrit 7 juillet 2011 01 h 45

    Les extrêmes


    Bien d'accord avec votre analyse.
    N'empêche que le public aurait préféré le fait que M. Turcotte se paye un vrai crime passionnel en exécutant la femme et son amant. Massacrer des innocents ne pouvait être qu'un total aveuglement causé par une folle douleur. Il fallait le soigner et le jury fut courageux car toutes les familles réclamaient vengeance et prison éternelle.

    Après une longue analyse des preuves qui dura plusieurs semaines, après avoir consulté plusieurs experts, le jury dont plusieurs avaient une famille, envoya le malade aux soins intensifs.

    Avec cette même émotion qui, décuplée, emmena la perte du cardiologue, la population choisit la sentence extrême. Quand les extrémités se rejoignent, on tourne en rond, peut-être?

  • alina - Inscrit 7 juillet 2011 01 h 46

    Maintenant 12 coupables

    Les onze ont décidé. Le douzième membre du jury a été expulsé pour cause de… folie. Apparamment, son idée était faite et semble-t-il qu’il aurait traité Guy Turcotte de maniaque. Dès lors il nuisait aux autres, à la recherche tranquille de la vérité, dans un cadre plus serein et exempt de tout parti-pris. Et candidement, il faut aussi croire que les onze n’avaient jamais entendu parler de cette affaire, ou dans le cas contraire qu’ils n’avaient aucune opinion sur le sujet. Ça me rappelle un vieux film avec Henry Fonda qui tenait le rôle du mouton noir dans un jury, et à la fin il parvenait à rallier les autres à son idée. Sauf que son statut de vedette lui évitait d’être écarté de l'action, pour le plus grand bien de l’accusé d’ailleurs. Donc les onze ont dit au douzième: tu dois quitter car tu as déjà une opinion. En passant, j’en profite pour avertir le Ministère de la Justice de ne pas me choisir comme juré, parce que souvent moi aussi j’ai des opinions. C’est fou, mais c’est plus fort que moi. Je suis sûrement trop émotif. Car à moins d’avoir vécu en apnée ces deux dernières années, y a-t-il quelqu’un au Québec qui n’avait pas entendu parler de ce drame? Mais presque autant que le verdict lui-même, c’est aussi cette attitude de plus en plus répandue de nier toute responsabilité sur quoi que ce soit. Et par-dessus tout, nos bien-pensants nous interdisent d’être en désaccord avec le verdict. Tout est parfait qu’ils nous disent. Et vous en rajoutez, sauf à la dernière phrase où vous semblez vous rapprocher du public; car vous en faites sûrement partie, puisque tous les éléments de la preuve n'étaient accessibles qu'aux onze membres du jury. Et moi qui pensais que ce n'était qu'une autre histoire tragique d'un triangle amoureux, de jalousie et de vengeance. Mais non semble-t-il. C'est plus complexe. Si complexe que seulement onze personnes ont compris. La douzième ne voulait pas l

  • Henri Marineau - Inscrit 7 juillet 2011 03 h 44

    Le mot de la fin

    Le verdict de non-responsabilité criminelle du meurtre de ses deux enfants envers Guy Turcotte suscite, à juste titre, des réactions émotives de révolte envers notre système judiciaire.

    Comment un père, après avoir raconté à la cour dans les moindres détails les circonstances atroces dans lesquelles il a poignardé ses enfants, peut-il s’en tirer avec un tel verdict? Pourtant, après douze semaines d’un procès extrêmement médiatisé et six jours de délibération, les onze jurés en sont arrivés à la conclusion que Guy Turcotte n’était pas en possession de tous ses moyens lorsqu’il a posé ce geste insensé.

    Toutefois, au-delà des sentiments de colère que nous pouvons ressentir à l’endroit d’un tel verdict, je crois que nous devons nous tourner vers les séquelles profondes qui marqueront à jamais les proches des familles éprouvées.

    Et, par-dessus tout, j’aimerais laisser le mot de la fin à Isabelle Gaston, la mère d’Olivier et d’Anne-Sophie, lorsqu’elle a déclaré, au sortir de la cour, que les adultes, en aucune circonstance, n’ont un droit de vie ou de mort sur les enfants et que, peu importe le verdict qui serait tombé sur son ex-conjoint, il ne lui aurait pas fait retrouver ses enfants.