Affaire DSK - On se calme !

Depuis son amorce le 14 mai dernier, ce que l'on appelle l'affaire Strauss-Kahn a produit son lot d'exagérations, d'emballements, de préjugés formulés par des Américains à l'endroit des Français et vice-versa. Mais elle a également produit un certain nombre d'enseignements qui permettent d'avancer d'ores et déjà que les uns comme les autres ont à moitié raison et à moitié... tort!

En France, bien des chroniqueurs et des contingents de leurs concitoyens ont exprimé avec force leur dédain pour cet aspect de la mécanique juridique des États-Unis qui bafoue le principe de la présomption d'innocence. Il est vrai que chez nos voisins du sud, le rythme judiciaire étant ce qu'il est, le premier acte d'une affaire est toujours à l'avantage de la poursuite. Que l'on aime cela ou pas, il est dans l'intérêt du procureur, qui, fait important, est un élu, de tirer profit de l'alliance objective qui existe entre la police et les médias.

Grand patron du parquet de New York, Cyrus Vance Jr a consommé jusqu'à plus soif le bulldozer médiatique et sa partie la plus jaune pour instiller dans l'esprit de tous les jurés potentiels le fait que DSK était coupable. Autrement dit, il a tout fait pour que le temps médiatique prenne le pas sur le temps juridique. Là-dessus, il a été amplement servi. Le New York Post et le Daily News ont littéralement lynché DSK pendant que certains chroniqueurs-vedettes du New York Times mettaient leur retenue entre parenthèses pour mieux charger le bateau du riche DSK.

Alors qu'elle était ministre française de la Justice, Élisabeth Guigou avait décidé d'étouffer dans l'oeuf l'avance prise par le temps médiatique pour mieux tordre le cou aux dérives qu'elle encourage. En l'an 2000, elle avait donné un coup de balai aux balises afférentes à la présomption d'innocence afin que celle-ci soit réelle, concrète et non plus théorique. Comment? En protégeant notamment l'identité du présumé coupable.

À Paris, si Bernard-Henri Lévy et consorts ont eu raison de souligner ces vices qui font plus qu'altérer la présomption d'innocence, il n'en reste pas moins qu'à l'instar de leurs pendants américains ils ont exagéré. En effet, ils ont traité ce sujet comme si DSK ne devait jamais avoir droit à cette fameuse présomption. C'est faux! Un, le deuxième acte d'une procédure est aux États-Unis à l'avantage de la défense qui dispose de moyens supérieurs en nombre à ceux accordés en France. Deux, et surtout, lors du troisième acte, lors du procès, si procès il y a évidemment, DSK pourrait fort bien se prévaloir d'un des atouts inhérents à la présomption d'innocence qui a pour nom le droit au silence. CQFD: je me tais. À vous de causer.

En France, on a feint de l'oublier, si la présomption a été protégée, elle ne l'est pas autant qu'on le prétend. Prenons le juge d'instruction. Lorsqu'il part à la pêche des éléments à charge et aussi à décharge, il a le privilège comme le devoir d'interroger le présumé coupable avant de remettre le résultat de son enquête simultanément aux deux parties. Dit autrement, on permet au présumé coupable, c'est bête à dire, de s'auto-accuser. De tomber dans les pièges tendus par ce juge qualifié d'homme le plus puissant de la République.

Cela étant, il est exact que Cyrus Vance a gaffé de long en large lors des premières semaines. Parce qu'il s'est précipité, il n'a pas pris le temps nécessaire de monter son dossier, de s'assurer que la crédibilité de son seul et unique témoin serait telle qu'elle mettrait le doute raisonnable en veilleuse. En écartant la patronne expérimentée de la section chargée des crimes sexuels, pour la remplacer par des subalternes qui n'avaient pas son pedigree, le procureur général a erré. Mais, à sa décharge, c'est lui qui a communiqué aux avocats de DSK l'inventaire des mensonges formulés par l'employée du Sofitel. Dès qu'il a saisi que la crédibilité de cette dernière était altérée, il a observé les règles de l'éthique de responsabilité et non de conviction.

Entre ces excès de machisme culturel également partagé des deux côtés de l'Atlantique, de vanité nationale, d'orgueil juridique et autres vantardises qui ont ramené la pensée rationnelle au stade de la puberté, on a bâillonné cet enseignement majeur de Montesquieu, auteur, faut-il le rappeler, de L'Esprit des lois: «Nous sommes tous des accidents géographiques.»

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6 commentaires
  • tipois - Inscrit 5 juillet 2011 08 h 40

    DSK ou Victor Hugo?

    DSK ou Victor Hugo ?
    "Ah ! Tout perdre en un jour. Pour une amourette avec une servante, une fille de rien. On m’exile ! Et vingt ans d’un labeur difficile, vingt ans d’ambition, de travaux nuit et jour."
    "Mon crédit, mon pouvoir, tout ce que je rêvais… charges, emplois, honneurs, tout en un instant s’écroule. Au milieu des éclats de rire de la foule !"
    Victor Hugo – Ruy Blas (Acte I, Scène I)

  • France Marcotte - Inscrite 5 juillet 2011 10 h 14

    Petits et grands

    "Entre ces excès de machisme culturel également partagé des deux côtés de l'Atlantique, de vanité nationale, d'orgueil juridique et autres vantardises qui ont ramené la pensée rationnelle au stade de la puberté, on a bâillonné cet enseignement majeur de Montesquieu, auteur, faut-il le rappeler, de L'Esprit des lois: «Nous sommes tous des accidents géographiques.»"
    Et pour ce qui est des "filles de rien" monsieur tipois, cela n'existe pas. Mais de la grandeur de certains "grands hommes", on peut vraiment douter.

  • Jean-Pierre Audet - Inscrit 5 juillet 2011 10 h 37

    Monsieur Hugo

    @France Marcotte,

    Je partage votre indignation au sujet du terme : « Filles de rien ». Mais c'est à Victor Hugo, non à monsieur Tipois, qu'il eût été convenant d'adresser votre massage.

  • Ginette Durand - Abonnée 5 juillet 2011 10 h 38

    Ouais...

    Comment comprendre la réaction de Madame Marcotte? Un blâme à Tipois? Ce dernier, il me semble, en citant V.Hugo, ne défend pas les grands. Au contraire! Le passage montre à quel point le discours des grands est "dégueulasse".

  • Jeannot Duchesne - Inscrit 5 juillet 2011 11 h 12

    Accident géographique de la présomption d'innocence.

    Très bon article Monsieur Truffaut, un article bien construit qui donne toute l'information pertinente pour soutenir un point de vue comme par exemple: la loi française Guigou, en 2000, pour sauvegarder la présomption d'innocence.

    L'affaire Tristane Banon rend cette présomption d'innocence, qui comporte aussi la protection de l'identité du présumé, quasi caduque. C'est ce qu'on pourrait qualifier d'un autre accident géographique de la présomption d'innocence; mais cette fois c'est sur leur propre sol.