Guerre iranienne - L'affront

Entre le guide suprême, Ali Khamenei, et le président iranien, Mahmoud Ahmadinejad, rien ne va plus. De sourde, la guerre qui se poursuivait entre eux depuis des mois est devenue aussi frontale que violente lors des dernières semaines. Et ce, parce qu'à l'instar de ses prédécesseurs Ahmadinejad a succombé au syndrome présidentiel. Mais encore? Il a défié le guide, le gardien du temple de l'orthodoxie religieuse.

Au début du mois de juin, Ahmadinejad a fait un geste qui s'est avéré la goutte qui fait déborder le vase gros format. Il a osé nommer un de ses proches au poste de ministre du Pétrole par intérim après en avoir été lui-même le titulaire pendant des mois. Ce faisant, il a confirmé son ambition d'occuper un terrain jusqu'alors réputé pour être la propriété exclusive du guide et donc du clergé chiite. Il faut préciser qu'en Iran la nomination du patron de l'or noir, donc de la pompe à fric et du sang de l'économie, revient au guide, jamais au président.

Pour avoir provoqué Khamenei à deux reprises et sur le même front, le président a heurté de plein fouet les députés affiliés au clergé ainsi qu'un certain nombre d'élus appartenant à son propre camp. À une très forte majorité, pour ne pas dire à l'unanimité (165 voix contre 1), les parlementaires ont voté une motion prévoyant notamment qu'il soit traduit en justice pour avoir violé la Constitution dans le cadre du dossier pétrolier et qu'il soit interrogé par les membres de l'Assemblée sur une foule d'autres sujets qui, sur le plan de la gestion, selon ces derniers, se distinguent par l'incompétence quand ce n'est pas par la prise d'intérêts. Bref, on accuse Ahmadinejad d'être le chef de file du courant déviationniste en plus d'être le chef d'un clan mafieux.

Depuis le vote des députés, l'entourage du guide s'est attelé à la tâche avec une méticulosité qui en dit long sur la profondeur de leur volonté à isoler le président avant probablement de l'écarter. Qu'ont-ils fait? Ils ont jeté en prison des proches d'Ahmadinejad, donc des hauts responsables, en nombre suffisant pour souligner que le nombre en question s'accorde davantage avec beaucoup qu'avec plusieurs. Mettons qu'ils n'ont pas fait dans le détail, ni dans la dentelle. À preuve, par médias interposés et à la solde du clergé, on est allé jusqu'à souligner qu'Ahmadinejad et les siens sont coupables d'actes maléfiques et superstitieux. Il est vrai que ce dernier a prétendu à plusieurs reprises être en contact direct avec l'iman occulté, le messie des chiites.

Cette lutte sans merci a ceci de riche en enseignements qu'elle met en relief une crainte ou plutôt un énervement marqué. De quoi s'agit-il? La montée en puissance de la Turquie. Tant le guide que les hauts placés dans le clergé chiite estiment aujourd'hui que le bellicisme du président en matière de politique étrangère joue contre les intérêts à long terme de l'Iran, mais au bénéfice de la Turquie qui reste et demeurera le concurrent régional par excellence.

Toujours est-il qu'il n'a pas échappé aux ayatollahs que lors de son discours prononcé au soir de sa troisième victoire consécutive, le premier ministre, Recep Tayyip Erdogan, a salué toutes les nations musulmanes où les sunnites sont majoritaires, mais non l'Iran chiite. S'il est exact qu'entre les deux pays les échanges commerciaux sont quotidiens et volumineux, il n'en reste pas moins que les relations politiques se sont quelque peu envenimées dans la foulée du printemps arabe.

Pour s'en convaincre, il suffit de s'arrêter aux interventions signées par Erdogan en ce qui concerne la Syrie. On sait ce pays dirigé d'une main de fer par la minorité alaouite, par une branche du chiisme, qui depuis quarante ans traite la forte majorité des sunnites comme des moins que rien. À plus d'une reprise, Erdogan, ne supportant pas le sort réservé aux Frères musulmans, a envoyé des mises en garde à Bachir al-Assad, vassal, parmi d'autres, de Téhéran.

Au cours des dernières semaines, le temps politique iranien s'est accéléré à une telle vitesse et avec une telle férocité que c'est à se demander si les mois du président, et non les années, ne sont pas comptés.

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