Abousfian Abdelrazik - Dans ses souliers

Les citoyens dont les noms clignotent sur la fameuse liste antiterroriste de l'ONU vivent en sursis. Abousfian Abdelrazik, ce Canadien qui entretient l'espoir d'être blanchi des soupçons qui pèsent sur lui, en est le plus troublant exemple: puisqu'il ne peut voyager, il lui a été impossible de défendre sa propre cause jeudi, à New York, devant les responsables onusiens de surveillance d'al-Qaïda et des talibans.

«Je vous invite à vous mettre à ma place», a imploré Abdelrazik jeudi, par vidéo. Mettez-vous dans mes souliers, leur a-t-il dit en substance. «Venez vivre une journée avec moi pour voir la souffrance dont je parle.»

Depuis que son nom a atterri sur la No Fly List, en 2003, puis sur la liste de l'ONU, en 2006, les jours de M. Abdelrazik sont ténébreux. Il a été coincé au Soudan pendant six ans, coupé de toute vie familiale; depuis son retour en 2009, il croule sous des interdictions vitales: il ne peut plus sortir du pays, ses avoirs sont gelés, il ne peut gagner sa pitance, n'a droit à aucun secours de l'État. La «souffrance» qu'il évoque n'est plus celle de la torture, qu'il dit avoir subie dans les prisons soudanaises, mais celle d'une existence mise entre parenthèses. Plus d'argent. Plus de travail. Plus de liberté. Une identité voilée.

Gardons-nous d'oublier pourquoi ce Canadien, triste figurant au tableau des ressortissants mal défendus par leur propre patrie, est resté si longtemps au Soudan. C'est que le Canada, qui a bafoué ses droits, a attendu un accablant rapport de la Cour fédérale pour s'agiter. C'est à son corps défendant qu'il a mis fin à l'exil de cet homme.

L'espoir d'un retour à une vie normale pour Abousfian Abdelrazik repose désormais entre les mains du comité 1267, du nom de cette résolution concernant al-Qaïda et les talibans, votée en 1999 et remaniée maintes fois depuis. Ce comité du Conseil de sécurité de l'ONU a commencé un processus de retrait de certains noms sur la liste, qui a porté ses fruits pour deux personnes jusqu'à maintenant: le Bosniaque Safet Ekrem Durguti et le Tunisien domicilié en Suisse Tarek Ben Al-Bechir Ben Amara Al-Charaabi. Neuf autres demandes sont à l'étude, dont celle du Canadien.

Le Comité 1267 est sensible à toute nouvelle information portée au dossier du demandeur. Ce groupe, présidé en ce moment par une Allemagne encline à des assouplissements, décide de radier un nom de la liste après avoir entendu les représentations du pays à l'origine de l'inscription — présumément les États-Unis, dans ce cas-ci — et le pays de résidence ou de nationalité.

C'est donc dire que le Canada doit encore jouer un rôle dans la défense de son citoyen; un citoyen blanchi par la Gendarmerie royale du Canada et le Service canadien du renseignement de sécurité, lesquels n'ont décelé aucune raison de maintenir des soupçons de terrorisme sur lui. Le Canada a déjà failli une première fois. Il n'a pas droit à une seconde déconfiture.
1 commentaire
  • Gilbert Talbot - Abonné 19 juin 2011 20 h 06

    Heureusement c'est l'Allemagne qui a été élue au Conseil de Sécurité

    Ouf ! Heureusement que c'est l'Allemagne qui a été élue au Conseil de Sécurité, et non le Canada, car dans ce cas-là Harper n'aurait jamais défendu monsieur Abdelrazik.