Propos de Lars von Trier - Le chouchou expulsé

Cest un mauvais scénario qui s'est joué dans les toutes dernières minutes d'une conférence de presse de près de trois quarts d'heure où le chouchou de Cannes, le cinéaste danois Lars von Trier, a «pété les plombs», pour reprendre l'expression de l'indigné ministre de la Culture de la France, Frédéric Mitterrand.

Devant un parterre de journalistes, il avait commencé l'exercice tout à fait à sa manière, l'air un peu ennuyé d'être là, se prêtant à un obligatoire mais pesant interrogatoire. D'une question à l'autre, il avait le ton badin, la formule cynique, l'envolée provocatrice. Le pince-sans-rire venu présenter Melancholia à Cannes a déridé l'auditoire et fait sourire ses deux vedettes, Kirsten Dunst et Charlotte Gainsbourg, en confiant que les deux femmes l'avaient supplié de les faire jouer dans son prochain film pornographique de trois ou quatre heures des scènes hardcore —, mais tout cela n'était qu'un vibrant délire, amusant à entendre dans le contexte, sans plus.

Il ne suffit toutefois pas toujours de porter la marque de commerce d'agitateur invétéré pour réussir tous ses débordements. Quelques minutes plus tard, un dérapage sur sa sympathie pour Hitler a valu à M. Lars von Trier, arrivé sur la Croisette les jointures ornées d'un provocateur F-U-C-K, l'exclusion par la direction du Festival de Cannes de la fête du cinéma. Cette fois, mesdames Gainsbourg et Dunst ne trouvent plus à rire. Exit, le chouchou! Son film demeure dans la sélection, mais l'auteur n'est plus jugé digne de figurer parmi les célébrants. Sous prétexte de liberté d'expression, l'ode aux nazis n'est pas permise, même si on la barbouille de satire. La véritable provocation, celle qui nourrit la réflexion et élève le débat, est un art que même les plus grands n'arrivent pas toujours à bien pratiquer.

On comprend aisément quel grand embarras cet écart de langage a pu causer. La direction du Festival de Cannes ne s'est pas inquiétée d'écorcher une icône du cinéma; avec fermeté, elle a montré la porte au Danois. Évitant de trébucher dans des données accessoires comme la renommée, la gloire, l'arrogance confortable associée au star-system, cette direction ne s'est pas contentée de plates excuses ou d'une faible défense. Elle a refusé de cautionner le code de conduite parallèle qu'on autorise aux talentueux et aux puissants, et encore davantage aux... puissants talentueux.

Voilà une détermination que l'on salue. Elle contraste avec cette habituelle mollesse déguisée en tolérance par laquelle on banalise désormais le grave et le pire en catapultant les citoyens célèbres dans une classe à part. Comme si la réputation agissait comme un baume sur certaines horreurs! De la présence sur scène d'un Bertrand Cantat laissant derrière lui une conjointe assassinée jusqu'aux lourdes accusations qui pèsent maintenant sur Dominique Strauss-Kahn, le prestige des incriminés n'est pas un élément qui devrait peser dans la balance.

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1 commentaire
  • Hubert Larocque - Abonné 20 mai 2011 07 h 32

    Servilité devant la doxa

    Nous avons peu de sympathie pour la personnalité et l'art de Lars von Trier. Ses propos sur Hitler manquaient de finesse et... d'a-propos. De la provocation gratuite et puérile. Le Festival aurait pu se distancier du numéro de ce réalisateur sans l'excommunier de la croisette et réinvoquer pour la millionnième fois les rengaines morales qu'on nous répète depuis 1945. Non, l'histoire devrait avoir repris son cours et l'affaire Hitler définitivement classée au lieu de cet insupportable arrêt sur l'image. Cette fixation n'a-t-elle pas pour röle de donner a nos contemporains une bonne conscience en piétinant un cadavre sans cesse remis a mort? Si Lars avait eu plus d'intelligence, il aurait pu noter l'extraordinaire fécondité posthume du nazisne sur les plans de la narrativité et des oeuvres qu'il a inspirées, des plus grandes aux plus rebattues. Que de millions engrangés par l'exploitation des horreurs du nazisme!
    On veut bien du génie, mais la condition en est la possibilité de tout dire sans exception car l'esprit humain englobe l'infini du ciel et de l'enfer. La seule forme de censure acceptable en notre temps et qui ne mutile pas l'homme, c'est la critique et la pensée et non l'excommunication.
    Hubert Larocque, Porto.