Le révélateur Ben Laden - Fragile Pakistan

Au lendemain de l'élimination d'Oussama ben Laden, on disait du gouvernement pakistanais qu'il était dans l'embarras. Le voici fragilisé, passablement fragilisé. Car le geste américain démontre, indirectement il va sans dire, que le maître du pays des mille dangers demeure l'armée. Une armée obsédée encore et toujours par l'Inde.

Il arrive parfois que l'absence enseigne davantage que la présence, quand elle n'est pas le symbole d'une carence marquée. Prenons le poste de ministre des Affaires étrangères du Pakistan. Depuis janvier il est vacant, et le restera jusqu'en juillet. Ce qui est inconcevable ici et possible là-bas parce que là-bas, le chef de la diplomatie est réduit au rôle de figurant dans tous les dossiers importants. La raison? La politique étrangère est la chasse gardée de l'armée, comme l'est la politique afghane, la stratégie à suivre au Cachemire et, c'est à retenir, l'ensemble de l'arsenal nucléaire et donc son usage. On l'aura compris, l'armée est un État dans l'État.

Il en est ainsi parce que depuis la partition de l'Inde en 1947, le Pakistan ne se définit pas par rapport à l'Inde, mais bien par son opposition à cette nation. L'an dernier, cette posture s'est accentuée lorsque le président Obama s'est abstenu de se rendre au Pakistan lors d'une tournée asiatique pour mieux séduire une Inde désormais puissance économique, mais aussi... militaire. Dans la foulée de ce sommet, l'État-major pakistanais et les services secrets (ISI), eux aussi dirigés par les militaires, se sont manifestés.

Comment? Le chef des armées, Ashfaq Kayani, et celui de l'ISI ont signifié aux autorités américaines qu'ils ne veulent pas de l'Inde en Afghanistan. Dans l'oreille d'Hamid Karzaï ils ont martelé que le Pakistan est destiné à jouer un rôle central dans d'éventuelles négociations de paix entre les diverses parties, dont les talibans.

Selon le vieux principe que tout pays est condamné à faire la politique de sa géographie, les militaires estiment que l'Afghanistan a ceci de vital qu'il résume la profondeur stratégique qu'il leur faut absolument conquérir et préserver dans son bras de fer avec l'ennemi no 1, qui est l'Inde et non les talibans. Au début de l'année, New Delhi n'a pas caché l'inquiétude, soit dit en passant grandissante, que lui inspirent l'influence des islamistes radicaux pakistanais et son corollaire: la perte d'influence des démocrates.

Ce déclin de la démocratie s'est d'autant plus accéléré au cours des derniers mois que le gouvernement du président Asif Ali Zardari s'est distingué à la fois par son inclination pour la corruption et son incompétence économique. Sur ce dernier front, c'est bien simple le pays est sous perfusion. Il dépend des subsides accordés par Washington et des prêts accordés par le FMI. En un mot, il est un pays rentier. Résultat net des courses, la désillusion des Pakistanais est telle qu'elle est moins réticente à l'instauration d'un autre régime militaire.

Entre le jeu de dupes que les gradés poursuivent depuis des lunes et un gouvernement aussi fantôme qu'irresponsable, une Inde beaucoup plus proche aujourd'hui qu'à l'époque des pays non alignés, une Inde concurrente de la Chine, une Inde sur laquelle on peut compter parce que l'Union soviétique qu'elle fréquentait a sombré, c'est à se demander si l'action menée contre Ben Laden, plus exactement le soin méticuleux apporté à l'absence de communication sur l'opération, n'est pas une première réponse au constat suivant d'Obama: le Pakistan n'offre plus un bon rendement.

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