Élections en Haïti - Un coup pour rien

Les bureaux de vote haïtiens n'étaient pas encore fermés que les principaux partis d'opposition exigeaient l'annulation du scrutin. La raison invoquée? On la devine: une fraude massive au profit du candidat choisi par le gouvernement sortant.

Ce ne sont pas deux ou trois prétendants à la présidence qui ont demandé la suppression du vote, mais bel et bien 16 sur 18. Parmi eux, Mirlande Manigat, sénatrice à qui les sondages accordaient une avance de 16 % sur Jude Célestin, le favori de l'actuel président René Préval. Lors d'un entretien avec le quotidien Le Monde, elle a confié: «Ce qui m'a étonnée, c'est l'ampleur de la fraude. C'était patent, odieux, indécent. Je vis en Haïti depuis 1946, j'ai participé à toutes les élections et j'ai déjà vu des tricheries. Mais jamais de cette nature ni de cette ampleur.»

Des témoignages ou constats formulés par des citoyens, il ressort que l'organisation de ce rendez-vous avec la démocratie a été réalisée en dépit du bon sens. On comptait 118 observateurs seulement pour 11 000 bureaux; des centaines de milliers de personnes ne figuraient pas sur les listes; d'autres ont fait la queue pendant des heures pour se faire dire que, les urnes étant remplies, elles devaient se trouver un autre bureau, etc.

Rétrospectivement, c'est à se demander si cet exercice n'aurait pas dû être reporté de quelques semaines. Prenons les réfugiés de l'intérieur pour cause de tremblement de terre, prenons les déplacés pour cause de cyclone, ils comptent pour 40 % de la population. Où vivent-ils? Dans des camps de fortune où il n'y a pas d'eau courante, pas d'électricité et aucun accès aux soins de santé. Ajoutons à cela une épidémie de choléra qui a déjà fait 1700 morts et qui...

Qui se poursuit. Depuis des semaines, et non des jours, on sait que cette maladie fait des ravages. Et alors? Le jour d'une élection, qui signifie notamment une promiscuité inhabituelle, des mains qui se serrent, on n'a pas aperçu l'ombre d'une bouteille d'eau chlorée. À cause de cela et d'une gestion à la va-comme-je-te-pousse, pas mal de manifestations ont eu lieu en dehors de Port-au-Prince qui inquiètent d'ailleurs passablement d'ONG pour la suite des choses.

À la décharge du personnel chargé d'encadrer ces élections triples — présidentielle, législatives et sénatoriales —, il faut souligner que les engagements financiers pris par la communauté internationale n'ont pas été respectés. Loin de là. Sur les 10 milliards promis au lendemain du tremblement de janvier dernier, Haïti a reçu une maigre part de 265 millions de dollars. C'est à se demander si les grands de ce monde ne campent pas les rôles de figurants.

Invitée par le journal Libération à décrypter la scène politique du pays, Michèle Oriol, professeure de sociologie à l'Université d'État d'Haïti, a précisé: «Depuis soixante ans, l'État s'est liquéfié parce que les gouvernements ont abandonné leurs prérogatives régaliennes. L'arrivée de l'ONU a amplifié cela. En caricaturant, on est comme en Afghanistan ou en Sierra Leone. Sans pouvoir [...] Sans programme sérieux, sans financement clair, sans personnel formé [...], les élections sont la face visible de l'iceberg de la démocratie, la partie invisible c'est la non-démocratie.»

Reste tout de même que le désir de démocratie, comme en témoignent ces centaines de milliers d'individus qui ont patienté pendant des heures avant de déposer leur bulletin, est aussi vif qu'ancré. À méditer.