L'euroscepticisme allemand - L'irritation

L'euroscepticisme n'est plus une exclusivité britannique. À la faveur des crises grecque et irlandaise, il vient de s'infiltrer en Allemagne avec suffisamment de force qu'il met à mal sa réputation de nation où le sentiment pro-européen est plus profond ou marqué que partout ailleurs en Europe. Ce raidissement, on l'observe autant du côté de l'opinion publique que des journaux à gros tirage. En fait, aujourd'hui tout ce qui distingue le populaire Bild allemand du tout aussi populaire The Sun britannique, c'est la langue. Point.

Une majorité d'Allemands ne voulaient pas que leur gouvernement aide la Grèce, une majorité ne veut pas qu'on aille au secours de l'Irlande. Hier, ils refusaient parce que le gouvernement grec avait maquillé, entre autres choses, les chiffres. Aujourd'hui, ils regimbent parce que prêter de l'argent à l'Irlande revient à assister une nation qui s'est nourrie sur la bête en fixant l'impôt des entreprises à 12,5 %. En clair, les Google, Apple et consorts établissaient leurs sièges sociaux européens à Dublin alors que le gros de leurs chiffres d'affaires était réalisé en Allemagne et en France.

Ils en ont marre, les Allemands. Marre d'être ceux qui allouent des prêts aux montants les plus élevés. Dans le cas irlandais, on estime que les besoins financiers, pour l'instant du moins, vont avoisiner les 122 milliards, et non les 90 milliards évoqués vendredi dernier. Sur ces 122, l'Allemagne va faire un chèque de 33 milliards. Bref, les Allemands ont le sentiment d'être les dindons de la farce. De l'être doublement.

Car en plus de mettre plus d'argent sur la table que quiconque, cette fois-ci ils ne pourront pas se prononcer par députés interposés. La raison en est toute simple. À la faveur de la création, le printemps dernier, du fonds d'aide financière, il a été décidé que les chefs d'État des pays qui participent à ce fonds ne seront plus dans l'obligation de demander l'aval des parlements nationaux. Il faut le savoir, cette externalisation autant légale que politique fait grincer les dents de Munich à Hambourg.

D'autant plus que le peuple allemand a en mémoire que l'adoption de l'euro fut conditionnelle à certaines obligations fixées par la Cour constitutionnelle. Ainsi, il était interdit à la Banque centrale européenne (BCE) de prêter de l'argent un membre de la zone euro aux prises avec des difficultés. Les prêts bilatéraux entre nations étaient également bannis. Depuis la crise grecque, ces balises qui avaient fini par convaincre les Allemands d'abandonner leur cher mark ont volé en éclats.

Aujourd'hui, la pression de l'opinion publique, des médias et des députés de la coalition au pouvoir est telle que Merkel n'a pas d'autre choix que de croiser le fer avec son homologue irlandais sur un terrain très délicat. Lequel? Celui de la souveraineté nationale. Pour le premier ministre irlandais, lier les prêts à une réforme de la fiscalité allant dans le sens d'une augmentation de l'impôt des entreprises constituerait une amputation de la souveraineté. Sachant cela, sachant également que les Irlandais n'auront pas le choix à cet égard, il ne faudrait pas s'étonner que l'euroscepticisme se répande dans les environs de Dublin. Hélas!
1 commentaire
  • Catherine Paquet - Abonnée 25 novembre 2010 04 h 51

    C'est l'Union européenne qui continue à se construire...

    Elle paraît effectivement bien légitime cette irritation des Allemands devant le laxisme, quand ce n'est pas tout simplement des cachotteries, constaté chez des partenaires qui viennent ensuite demander l'aide des autres pour se sortir du pétrin dans lequel ils se sont enfoncés eux-mêmes.

    Disons que les Allemands, même s'ils sont les principaux bailleurs de fonds, ne sont pas les seuls à participer à ce sauvetage de l'Irlande aujourd'hui, de la Grèce hier et du Portugal demain. La Banque centrale européenne et le FMI y contribuent largement, également. Et on ne doit pas oublier que ces sommes énormes sont consenties en retour d'engagements fermes de réformes sérieuses et douleureuses dans ces pays délinquants.

    Par ailleurs, on peut voir venir, dans ces efforts de sauvetages financiers, l'implication de l'Union européenne elle-même, dont la capacité d'emprunt est énorme, et n'a pas encore été utilisée. Les Allemands, la Français et les Britanniques se sont opposés, en principe, à débloquer cette nouvelle capacité d'emprunt, au niveau des Institutions proprement européenne, mais devant les sommes énormes que nécessitent les sauvetages successifs, ces pays, notamment l'Allemagne, pourraient bien consentir à cette évolution importante de l'Union européenne. L'UE ajouterait ainsi son poids économique, aux outils politiques et juridiques dont elle dispose déjà pour gérer cette Union des 27 pays membres.

    Il faut également ajouter deux petites précisions. Les sommes dont il est question ici, aussi importantes qu'elles soient, ne sont que prêtées à ces pays en difficulté. Et on ne doit pas oublier que l'Allemagne fabricant numéro un mondial de sous-marins pourra ainsi être repayée plus rapidement pour les angins qu'elle a livrés à la Grèce, à l'Irlande et au Portugal.