Éloge du lecteur

Quand on parle de livres dans les journaux (en dehors de la section réservée à la critique littéraire) c'est souvent pour rappeler que les bibliothèques sont vides, que les jeunes gens lisent de moins en moins, et que les livres de cuisine, de vedettes du showbiz, de sport ou de psychologie populaire ont définitivement pris le pas sur la littérature de qualité. On parle, presque avec délectation, de ceux qui ne lisent pas. Pour finalement stigmatiser le pouvoir dont le budget pour la lecture semble souffrir d'anorexie. Et on conclut qu'un tel comportement ne peut avoir qu'un impact négatif sur notre vie en société. Tout cela est, bien sûr, indiscutable.

Mais si on évoque, pour une fois, ce lecteur téméraire qui accepte de plonger dans un univers inédit qui risque de changer sa vision du monde. Nous devons d'abord reconnaître que les lecteurs sont beaucoup plus nombreux qu'on ne le croit et que leur présence, malgré cette étonnante discrétion, définit notre urbanité. On imagine mal une ville sans ce personnage, en apparence muet mais si gorgé de musique, de rythme et d'idées. Ce lecteur semble vouloir s'infiltrer dans toutes les anfractuosités de la ville.

C'est souvent le dernier geste du lecteur avant de sortir: glisser un livre dans sa sacoche. Il lit dans le métro, où j'ai vu ce matin une jeune fille complètement hypnotisée par La Sonate à Kreutzer de Tolstoï. Il lit aussi dans l'autobus, sur un banc de parc, au bureau, dans les cafés, en marchant. Certains fous lisent même en conduisant. D'autres, plus tempérés, se contentent de lire dans leur baignoire. Après l'amour, il arrive que le livre remplace la cigarette. Il est si plongé dans sa lecture qu'on n'ose le déranger. Le corps ici, mais l'esprit ailleurs: il mène une double vie. Ce va-et-vient entre le monde réel et le monde rêvé en fait un être si complexe qu'il devient rétif aux ordres. D'où la vieille méfiance des pouvoirs pour le livre. Pas le livre préfabriqué, mais celui qui est tissé de veilles et d'angoisses et qu'on lit avec fièvre.

Mais l'objet livre ne se laisse pas faire. On découvre son poids au moment de déménager. Et on regrette alors son appétit vorace, pour un bref temps, car ce sont les livres qu'on déballe en premier dans un nouvel appartement. Et, assis sur des caisses, on profite pour relire quelques pages lumineuses d'un essai qu'on porte dans son coeur, ou pour simplement découvrir un roman qui s'était fait trop discret dans la bibliothèque. Comme premier geste, à l'aube, on tend la main vers un livre sur la table de chevet. On le remet, le soir, à la même place, juste avant d'éteindre la petite lampe. Ainsi donc, la vie sociale du lecteur se passe entre deux lectures.

Il a fallu vingt-six minuscules lettres de l'alphabet pour soulager la mémoire humaine qui, sans cela, aurait succombé sous le poids de nos souvenirs, de nos rêves et de nos idées. On reste effaré devant l'ampleur des savoirs, comme des fantaisies, que les humains ont pu glisser dans ce mince objet rectangulaire. Les lecteurs semblent avoir créé cette étrange vie si intime et publique à la fois. Leur sensibilité frémissante fait barrage à ces tentatives de décervelage des pouvoirs. Leur immobilité apparente calme le reste de la population qui semble prise d'une constante frénésie.

L'écriture, comme la lecture, touche énormément de gens. On n'a qu'à imaginer une ville sans écrivains et sans lecteurs pour sentir passer un vent froid. Le lecteur semble toujours à la recherche des membres de sa tribu disséminés dans la ville. Il suffit qu'un autre prononce le nom de son écrivain favori pour qu'il sente une affinité immédiate avec lui. Ils seront nombreux au Salon du livre, où j'attends de surprendre le visage subitement éclairé de l'un d'entre eux. Comme si la lumière pouvait jaillir d'un livre ouvert.

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Dany Laferrière est l'auteur d'une oeuvre littéraire abondante. Son dernier roman est L'Énigme du retour, publié en 2009 (Boréal), pour lequel il a reçu le prix Médicis.

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