Intégration scolaire - Sur les civières

Même si c'est bel et bien d'enfants différents et d'histoires uniques qu'il sera question aujourd'hui à cette première Rencontre des partenaires de l'éducation sur l'intégration des élèves handicapés ou en difficulté, il faut espérer que l'on videra la question des chiffres, pour enfin savoir de quoi on parle au juste.

Autour du débat entourant les élèves handicapés et en difficulté subsiste un gouffre séparant les principes de la réalité. Depuis quelques années, les ressources investies pour ces 163 000 élèves — sur quelque 886 000 en 2009-2010 — frisent les deux milliards de dollars par année. Diminutions du nombre d'élèves en classe, ajout de professionnels et d'employés de soutien, classes répit, enseignants-ressources: on ne calcule plus les mesures inventées et ajoutées précisément pour soulager ce problème. Mais en vain!

Lors des deux dernières négociations entre Québec et ses syndicats d'enseignants, cette catégorie d'élèves a été au coeur des échanges. Les profs, à qui on demande d'adapter sans cesse leur enseignement à des classes de plus en plus hétérogènes, rêvent d'un monde où les enfants seraient soutenus en fonction de leur différence. Le gouvernement a depuis longtemps abandonné les «codes» qui garantissaient un financement ciblé à chaque enfant en fonction de ses besoins. C'était apparemment trop coûteux.

Mais c'est sans doute là que se cache un important vice. Il expliquerait peut-être ce pour quoi, malgré les ajouts de ressources, on semble pratiquer le sur-place dans ce dossier. La base de financement de cette catégorie d'élèves n'est pas conçue en fonction d'un portrait réel. Si quelques «codes» ont été préservés et sont financés à partir d'une déclaration annuelle, pour la majorité des autres, c'est une normalisation qui définit l'enveloppe acheminée aux commissions scolaires. Une sorte de base historique, un financement a priori, inspiré à la fois d'un indice de défavorisation, mais aussi de probabilité.

Dans les écoles, cela provoque un sérieux problème. Un peu comme si chaque école était «contingentée» pour un nombre X d'enfants en détresse. Une fois le financement épuisé, que faire de tous ceux qui n'ont eu accès à aucun soutien? La liste d'attente, la civière de l'école! Ce cul-de-sac financier a un effet très pervers, car le nombre d'enfants «déclarés» en difficulté étant lié au financement disponible, des milliers d'anonymes ne paraissent jamais sur les listes officielles, pourtant nécessaires afin d'établir le financement de l'année suivante! Un vrai bourbier.

L'analyse des données fournies par le ministère de l'Éducation en vue de la Rencontre est pourtant révélatrice: malgré cet effet pervers, la proportion d'élèves handicapés et en difficulté est passée à 18 % (chiffre officiel), alors qu'elle était d'environ 12 % en 2005 (le chiffre perceptuel de l'époque était plutôt de 20 %).

L'intégration de certaines catégories d'élèves, au potentiel élevé de perturbation d'une classe sans les ressources appropriées, a augmenté de manière significative: 8,8 % pour les troubles envahissants du développement; 6,3 % pour les troubles relevant de la psychopathologie; 9 % pour les troubles du comportement. Ces données expliquent assurément une portion de l'exaspération et de la fatigue des enseignants.

Que pourra une journée de discussions minutées pour régler un si lancinant problème, déjà maintes fois analysé? Très peu, sans doute. C'est dans l'action politique subséquente que l'on verra comment la ministre de l'Éducation, Line Beauchamp, dont c'est la première véritable épreuve d'école, entend changer le cours des choses.

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machouinard@ledevoir.com