Russell Williams - Héros-bourreau

Pendant toute la durée du procès du tueur en série Russell Williams, Roxanne Lloyd a précieusement déplacé avec elle une photo grand format de sa fille, une radieuse jeune femme. La mère éprouvée a eu raison d'exhiber autant qu'elle a pu le sourire de Jessica, sordidement assassinée l'hiver dernier par Williams alors qu'elle avait 27 ans. Plutôt que de celui du meurtrier, c'est de ce visage dont on devrait se souvenir, ainsi que de celui de Marie-France Comeau, 37 ans, tuée aussi par l'ex-colonel condamné hier à la prison à vie.

Spectateurs de cette tragédie, nous avons tous raison de nous pincer pour y croire. L'horrible talent de Williams fut précisément de tracer une ligne parfaite, quasi chirurgicale, entre ses deux vies, au point de berner toute la galerie, de l'épouse aux collègues de travail. Hier, le porte-parole de l'armée confiait avoir encore du mal à «réconcilier dans [son] cerveau ces deux individus», le professionnel et le criminel.

Côté héros, le militaire affichait une fiche parfaite. Côté monstre, l'ex-commandant de la base de Trenton, en Ontario, a gravi les échelons de la perversion et du sadisme jusqu'à des niveaux atterrants. Parfait maître de son double emploi du temps, imperturbable, ainsi qu'on l'a vu tout au long de son procès, il a achevé une de ses victimes de manière horrible pour se diriger ensuite, tout bonnement, vers une réunion de hauts gradés militaires et préparer une lettre de condoléances destinée à son père.

Ces personnages, que la fiction invente pour nous divertir dans les films et les romans, existent donc vraiment. En cette ère d'hypermédiatisation et d'événements-spectacles, le danger est réel de confondre le bourreau et le héros, sans plus savoir laquelle de l'horreur ou de la fascination nous emporte davantage.

Williams occupait un poste qui le portait presque naturellement au-dessus de tout soupçon, un peu à la manière de ces prêtres pédophiles blanchis d'emblée à cause de leur rôle de gardiens de la morale... Installé dans une fonction associée au contrôle et à l'intégrité, l'ancien militaire a fracassé tous les stéréotypes: on n'a affaire ici ni à Paul Bernardo, ni non plus à Robert Pickton, dont les crimes sordides ont eux aussi provoqué dégoût et trouble. Le juge a clairement établi hier que ce «tueur en série obsédé sexuel et sadique» n'avait pas d'égal au Canada. Dans le milieu duquel il était issu, les obsessions de Williams pour le contrôle et l'ordre étaient valorisées, plutôt que d'être suspectées.

On a reproché à la cour, puis aux médias, d'avoir diffusé en abondance et inutilement des images et des récits qui, même censurés, ont captivé le public. Mais cet exercice était nécessaire, du côté de la cour du moins, ne serait-ce qu'en prévision d'une demande probable de libération conditionnelle, dans 25 ans. Concernant ce maître incontestable du contrôle et de la manipulation, il faudra présenter la preuve la plus solide pour éviter qu'un monstre ne recouvre sa liberté.

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machouinard@ledevoir.com
5 commentaires
  • Daniel Girard - Inscrit 22 octobre 2010 01 h 36

    Le côté sombre de l'individu

    Ce qui fascine c'est que souvent des gens qui ont développé une capacité de concentration exceptionnelle sur la tâche à effectuer et qui l'accomplissent avec une efficacité chirurgicale sont en même temps incapables de maîtriser leurs pulsions à l'extérieur de leurs rôles professionnels.
    Je ne peux m'empêcher de penser au film Crimes and Misdemeanors de Woody Allen, qui relate comment un ophtalmologiste de renom -- joué brillament par Martin landau -- bon père de famille cité comme exemple dans sa communauté -- s'organise pour que sa maîtresse, qu'il a a rejetée, soit éliminée pour éviter qu'elle ne révèle des malversations financières qui démoliraient sa carrière.
    Il semble que parfois des gens qui paraîssent trop parfaits sont rongés par des démons intérieurs, qui, comme dans le cas de Russell Williams finissent par avoir le dessus sur leur humanité et les transforment en d'improbables monstres pourtant combien réels.

  • Raphaella Robitaille - Inscrite 22 octobre 2010 10 h 54

    D'où vient ce monstre?

    Madame Chouinard,
    Vous êtes comme moi , très ébranlée par cet événement tragique. D'où vient ce monstre?Comment pouvait-il passer d'un état à un autre? En parfait contrôle au travail , du moins c'est ce qu'on peut penser, sans doute intelligent et compétent dans ses fonctions , mais sans aucun questionnement, aucune retenue face à ses impulsions sexuelles et ses actes violents. Il plonge totalement dans ce monde sans retenue, sans aucune maîtrise, sans conscience. Je n'en reviens pas...comment on devient ainsi,comment est fabriqué un tel personnage, un tel criminel?
    Avec vous j'appuie la famille de Jessica qui s'est tenue debout avec la photo superbe d'une si belle personne.Comment guérir d'une telle blessure?
    J'espère que William qui était conscient de ses actes et qui en porte la responsabilité va souffrir ..et que le remord va le ronger toute sa vie. C'est trop peu par rapport aux souffrances qu'il a fait subir...
    Rien ne peut réparer de tels gestes si horribles.
    Je souhaite que les deux familles de ces jeunes victimes retrouvent au fil des jours la paix et la sérénité grâce à l'amour et au réconfort de leurs amis et de leur proches.
    Justice a été faite mais la guérison n'est pas automatique et la peine demeure.
    La pension de William devrait être versée par le gouvernement à la fondation des victimes d'actes criminels, si cette fondation existe.

    Raphaëlla Robitaille

  • Pierre Rousseau - Abonné 22 octobre 2010 11 h 36

    Psychopathe

    Certains experts ont avancé qu'on avait affaire à un psychopathe, ce qui est certes très probable. Le problème c'est que cette condition ne se traite pas et, en conséquence, ne se « guérit » pas. Il est probable que dans 25 ans il soit aussi dangereux qu'il ne l'est maintenant.

    L'autre partie de l'équation c'est que, pour le moment, il n'y a pas de moyens pour détecter un psychopathe avant qu'il ne commette ses crimes et il est excellent pour les camoufler. Il faudrait que la science trouve un moyen pour détecter cette condition avant que l'irréparable ne survienne. J'imagine que la psychiatrie a beaucoup de chemin à faire pour y parvenir.

  • Lelou - Inscrit 22 octobre 2010 22 h 38

    Le déraillement a commencé où?

    Pour arriver a un tel degré de perversion et une méticulosité si effrayante; notre militaire de carrière a pu craquer quelquepart dans le temps. Mes craintes sont que; avec ses crimes avoués dans un pays ou les droits des personnes sont assurés Quèst-ce qu`il a pu faire dans les différents pays ou lòrdre civil et les droits sont bafoués? La ou aucun policier, aucune loi ne protège les gens! Il était facile de se trouver du transport, et je crains qu'il ne se trouve de par le monde , beaucoup plus que deux victimes seulement. Il y a des crimes contre des personnes qui resteront impunis, si Williams n'a pas de conscience et surtout aucun remors pour les souffrances qu'il a causées de par le vaste monde. Interpol ou une autre agence devrait se pencher sur la localisation dans le temps et dans les lieux fréquentés par cet individu,jài bien peur de ne pas me tromper...

  • Geoffroi - Inscrit 22 octobre 2010 23 h 24

    Atterrant, affligeant, anéantissant, consternant, démoralisant, stupéfiant ???

    A Trenton les militaires canadiens décédés, parce qu'il fallait empêcher les talibans de maltraiter les Afghanes, sont salués par la face de bois d'un colonel de l'aviation militaire canadienne psychopathe et tueur de femmes ???

    Comment ce type a-t-il pu agir ainsi ?

    Réponse plausible :

    « Comment est-ce possible? En ponerologie (l'étude du mal) politique, Andrzej Lobraczewski explique que des psychopathes au sens clinique, jouissent d'un avantage même dans le cadre de compétitivité non-violente comme afin de grimper les rangs de la hiérarchie sociale. Parce qu'ils peuvent mentir sans remords ( et sans le stress physiologique caractéristique mesure par un détecteur de mensonges) les psychopathes peuvent toujours exprimer ce qui est nécessaire afin d'obtenir ce qu'ils veulent. Dans le cadre d'un procès par exemple un psychopathe peut sortir les plus grossiers mensonges, d'une manière plausible, alors que son adversaire, sain d'esprit, est handicapé par une prédisposition émotionnelle à rester un tant soi peu a proximité de la vérité. Trop souvent, le juge ou les jures s'imaginent que la vérité doit être quelque part au milieu de tout ça, et rendent des décisions qui bénéficient au psychopathe. Il en va de même pour les gens en charge de prendre la décision de savoir à qui donner une promotion ou non dans les hiérarchies sociétaires, militaires et gouvernementales. Le résultat est que toutes les hiérarchies deviennent blindées de psychopathes. »

    http://educate-yourself.org/cn/barrretttwilightofp