Canonisation du frère André - Ce qu'il en reste

Notre patrimoine, après tout, n'est pas qu'affaire de bâtiments à préserver ou d'archives à sauver: il s'appuie aussi sur le souvenir de personnalités fortes, marquantes. Saint ou pas, le frère André est évidemment du nombre, lui qui a laissé, avec l'oratoire Saint-Joseph, une trace tangible de cette rencontre entre les convictions d'un homme et celles d'un peuple qui l'a profondément aimé parce qu'il était humble, parce qu'il guérissait, parce qu'il était près des gens.

C'est d'ailleurs une belle continuité de son histoire qu'en cette ère de glorification personnelle, les protagonistes du miracle qui a conduit à cette canonisation — soit la guérison inexpliquée d'un jeune garçon violemment heurté par une voiture en 1990 — tiennent à rester anonymes. La quête de la célébrité n'a rien à faire dans une démarche de foi, et c'est heureux que cela nous soit rappelé.

Collectivement, il ne reste néanmoins qu'une faible survivance de la religiosité de nos grands-parents. L'Église d'ici a beaucoup souligné ces derniers jours qu'il ne faut pas confondre pratique et croyances: si la première est anémique, les secondes sont toujours fortement présentes au Québec, assure-t-elle. Et pourtant non, cette lecture ne correspond pas à notre réalité. Notre sondage d'aujourd'hui en témoigne: pour 65 % des Québécois, l'accession du frère André à la sainteté, qui, il y a quelques années, aurait été un grand moment de liesse populaire, est un événement d'importance mineure ou pas important du tout.

Il faut en prendre acte — d'autant que cela colore tout le débat sur les accommodements raisonnables —, la foi, ici, est devenue affaire personnelle. Elle n'a plus d'expression collective et les croyants eux-mêmes ne s'affichent pas. En contraste, il fallait voir cette semaine les mineurs chiliens qui ont prié à genoux en remerciements de leur libération; il faut lire le (fascinant) témoignage d'Ingrid Bétancourt sur ses années dans la jungle, aux mains des FARC, qui trouve sa force en Dieu et l'assume publiquement. Ici, cette façon d'être catholique est devenue rare, alors que c'était autrefois la norme.

En fait, il faut plutôt admettre avec notre collègue Christian Rioux, qui l'exposait avec éloquence hier, que ce qui persiste du temps du frère André, c'est une dévotion, mais qui s'exprime dans un espace autre que le religieux — quand le Québec cherche un messie politique, des occasions de grand-messe culturelle ou une cause à laquelle se consacrer.

Et il reste aussi de la crédulité. Comme le frère André, et de façon surprenante, les Québécois sont toujours méfiants envers la médecine officielle ou la science. L'huile de saint Joseph a ses versions modernes: recettes naturelles, thérapies loufoques ou produits miracles pour maigrir comme pour faire face au cancer. Hélas, les marchands modernes, contrairement à Alfred Bessette, ne sont pas de futurs saints...

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jboileau@ledevoir.com

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