Urgences - Le missionnaire

Tout bon ministre doit savoir être pompier à ses heures. Mais les habiletés de gestion de crise ne doivent pas s'entrechoquer avec des vocations de missionnaire. Il semble que c'est la confusion qui mène le ministre de la Santé Yves Bolduc à vouloir personnellement régler la crise aiguë des urgences en intervenant dans l'ensemble des établissements hospitaliers du Québec.

Le Devoir nous apprenait hier que «Yves» — c'est ainsi qu'il signe ses envois — expédie des courriels deux fois par semaine à l'ensemble des directions générales de tous les établissements de santé du Québec, histoire d'éprouver un nouveau mode de gestion des lits. Avec cet échange de données qu'il entend personnellement coordonner, le ministre souhaite obtenir un portrait juste du réseau. L'objectif est de régler le sempiternel problème des urgences engorgées.

Ce mode de gestion laisse... pantois. Passons outre son étonnante facture familière. L'initiative ministérielle est quasi fantasque. On peut comprendre l'impatience d'un ministre à voir perdurer un problème criant comme celui de l'engorgement des urgences, mais on ne saisit pas comment un seul homme, entouré pourtant d'une armée de gestionnaires censés se concentrer sur ce problème depuis des lustres, croit pouvoir dénouer cette impasse en intervenant partout en même temps. Imagine-t-on la ministre de l'Éducation exiger deux fois par semaine de l'ensemble de «ses» écoles un compte-rendu des absences des élèves?

Dans un entretien accordé à L'actualité en novembre 2008, le ministre Yves Bolduc affichait ses couleurs. «Je n'aime pas devoir m'occuper personnellement de la gestion d'un hôpital. Mais ultimement, c'est le ministre qui est en responsable. Je ne laisserai pas des organisations souffrir longtemps toutes seules. Ce sera, je crois, ma marque distinctive.»

Voici quelques interrogations: le fait qu'il se transforme en ministre tentaculaire, impliqué jusque dans la gestion quotidienne de l'ensemble de ses hôpitaux, ne démontre-t-il pas une incapacité à bien mener son ministère? Si véritablement cette gestion annonce un virage, pourquoi n'a-t-elle pas été tentée auparavant, en dépit de toutes les cellules de crise bâties autour des urgences?

Ces urgences, sur lesquelles on concentre tant d'attention, sont le symptôme d'un système qui craquelle partout ailleurs. Les omnipraticiens n'ont de cesse de rappeler au gouvernement qu'une première ligne solide, avec des médecins de famille disponibles pour les deux millions de Québécois qui rêvent toujours à cette sécurité, permettrait de libérer des couloirs.

On apprend tout juste que les superinfirmières, destinées à accomplir une portion des tâches des médecins à prix «modique», coûteront cher au système. Contre toute attente, elles devront être supervisées par un médecin en échange d'une «allocation» de 60 000 $ par année, par infirmière — le salaire moyen de la superinfirmière équivaut à 63 000 $ l'an! Voilà des aberrations qui contribuent à pressuriser le système et qui méritent l'attention, toute personnelle, d'un ministre de la Santé.