L'affaire Bettencourt - L'embaumeur

L'affaire Bettencourt-Woerth, cette affaire d'État et son chapelet de scandales, s'est muée en une guerre de tranchées entre deux camps censés œuvrer pour la justice. Côté jardin se trouve une juge d'instruction. Côté cour, élyséenne évidemment, il y a un procureur inféodé aux ordres d'une hiérarchie politique obéissant aux désirs de Sarkozy. Bref, la vérité est soumise au fait du prince.

Le procureur et chef du parquet de Nanterre s'appelle Philippe Courroye. Signe particulier, il ne cache pas ses liens d'amitié avec le président Sarkozy, qui lui a d'ailleurs décerné l'Ordre du mérite. Il est vrai que question services rendus au locataire de l'Élysée, l'homme n'a pas démérité. Bon. De par sa fonction, il est lié à la chancellerie, il est soumis au ministère de la Justice, actuellement dirigé par Michèle Alliot-Marie, ayant elle-même Sarkozy pour grand chef.

En tant que procureur, Courroye dispose de pouvoirs si extravagants qu'ils permettent, selon l'humeur et ses manipulations, d'escamoter l'exercice de la justice ou à tout le moins de l'enfumer. Prenez l'affaire Bettencourt. Cela fait maintenant un mois et demi qu'elle a éclaté, avec son cortège de fraudes fiscales, probables prises illégales d'intérêt, trafics d'influences et financements occultes de l'UMP. Et alors? Il a attendu de trois à quatre semaines avant de placer en garde à vue les principaux acteurs de cette histoire, dont le gestionnaire de la fortune Bettencourt, Patrice de Maistre. Quant à Liliane Bettencourt, elle n'a toujours pas été entendue. Bref, ces messieurs-dames ont disposé de tout le temps nécessaire pour...

En revanche, la comptable Claire Thibout a été interrogée à six reprises en trois semaines. Rien ne symbolise mieux l'empressement d'une machine au service de Sarkozy que ceci: Thibout s'est retrouvée dans l'antichambre de la justice deux jours seulement après la publication de l'entretien qu'elle a eu avec le journal en ligne Mediapart. À chaque fois, Courroye a usé d'un subterfuge pour exercer des pressions sur la comptable: l'enquête préliminaire.

Il faut préciser qu'en France, lorsqu'on ouvre une enquête préliminaire, on peut cuisiner les acteurs en l'absence d'avocats. À ces derniers, l'accès au dossier est interdit, comme leur sont interdits la formulation d'un recours ainsi que la requête pour un acte supplémentaire. Qui plus est, on ne remet pas aux témoins des copies des procès-verbaux. Autrement dit, comme on l'a constaté dans le cas de Thibout, l'Élysée a pu organiser la fuite de propos dans la presse. Des propos, pour reprendre l'expression consacrée, sortis de leur contexte. Retournons dans le temps.

Tout commence avec cette plainte déposée par Florence Bettencourt contre l'entourage de sa mère. Il revient à Courroye d'examiner le bien-fondé de cette plainte et donc de déterminer les suites à lui donner. En novembre 2008, la mère Bettencourt demande à Sarkozy d'intervenir. Par la suite, le conseiller pour la justice du président va s'entretenir à plusieurs reprises avec le procureur. Pour faire court, Courroye va administrer le dossier en prenant soin de donner constamment l'avantage à cette mère si généreuse avec l'UMP. À cette mère, sait-on jamais, qui pourrait remplir les coffres de Sarkozy en vue de l'élection présidentielle de 2012. Alors que Florence, elle qu'on dit si sérieuse, pourrait bien mettre un terme à cette manie contraire à ses croyances religieuses aussi avérées que marquées.

Toujours est-il que grâce aux enregistrements, on sait que Courroye a avisé l'Élysée que l'affaire serait enterrée en septembre. Mieux, le gestionnaire de la fortune Bettencourt explique, lors d'un dialogue qu'il a avec Liliane, que le conseiller justice de Sarkozy rencontre régulièrement le procureur qui l'informe sur la procédure qu'il suit. Courroye est cité, son nom est formulé, ses gestes «élyséens» documentés. Il est donc devenu acteur de l'affaire. Dans la plupart des démocraties, le procureur se serait désisté pour gommer tout soupçon de conflit d'intérêts. Pas lui. Il est toujours à la tâche, veille toujours à ce que le sujet ne soit pas transmis à un juge d'instruction.

Sachant cela, on ne sera évidemment pas étonné d'apprendre qu'il a refusé de transmettre des pièces à la juge Isabelle Prévost-Desprez, dont l'indépendance de sa fonction est garantie par la loi. En «taclant» toutes les initiatives de cette dernière, en ouvrant quatre enquêtes préliminaires, Courroye a enveloppé ce feuilleton d'un parfum nauséabond. Il faut noter et retenir que c'est la première fois dans l'histoire de la Ve République, soit depuis soixante ans, qu'un scandale politico-financier n'est pas confié à un juge d'instruction. Comme l'a noté un caricaturiste, il est bel et bien une «Courroye de transmission.»

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1 commentaire
  • Vincent Demers - Inscrit 26 juillet 2010 22 h 26

    Point de vue intereesant

    Merci pour cet éditorial fort intéressant. Faire une synthèse de cette histoire n'est pas facile.