Procréation assistée - Le lobby du bébé

Il y a dans les 63 millions promis par le ministre de la Santé Yves Bolduc un immense bol d'espoir pour toutes celles et tous ceux qui subissent l'infertilité comme un drame, un échec, un deuil et une coûteuse aventure. Malgré cet aspect humain auquel il nous faut rester sensibles, le choix du gouvernement de payer maintenant les traitements de fertilité est confus.

La liste des réserves et des incertitudes est trop grande pour décider de plonger dans le financement par l'État d'une grande partie des traitements de fertilité sans en débattre davantage. En outre, le réseau de la santé se craquelle sous le poids de besoins non comblés — tous! — criants. Le soutien à la procréation assistée a tout d'une noble cause, mais nous doutons qu'il faille en faire une priorité.

Plusieurs questions restent en suspens, auxquelles les spécialistes eux-mêmes ne savent que répondre. En tête de liste: le programme, en vigueur dès le 5 août prochain, sera-t-il fonctionnel? Les spécialistes touchés par les suivis de grossesse, la naissance et la néonatalité sont déjà en nombre insuffisant. Gynécologues et pédiatres, concernés au premier chef par cette annonce qu'ils jugent précipitée, soutiennent bien sûr la cause, mais doutent du succès de la mise en oeuvre du programme. Son implantation rapide les effraie; ils craignent le manque de ressources et d'équipement.

D'autres redoutent une augmentation des grossesses multiples — plus susceptibles d'entraîner la naissance de bébés prématurés, un phénomène préoccupant. Le ministère estime que son programme réduira ce taux de 30 à 5 %. Mais ailleurs dans le monde, ce voeu ne s'est jamais concrétisé. On risque d'engendrer des coûts annuels supérieurs aux 63 millions estimés par le gouvernement.

Le ministre Bolduc associe cette nouvelle enveloppe à un «choix pour la démographie du Québec», que l'on sait vacillante. Cela s'explique par un nombre insuffisant de naissances, en effet, mais aussi par le vieillissement de la population. À l'autre bout du spectre de la vie, les besoins du réseau sont gigantesques: on manque de ressources dans les CHSLD et de soutien aux aidants naturels.

Dans notre courrier ci-contre, un lecteur soulève à cet égard une question délicate mais qui ne manque pas d'à-propos. Pourquoi Julie (Snyder) et pas Chloé (Sainte-Marie)? En effet, si Mme Julie Snyder a mené une solide croisade pour la gratuité des traitements de fertilité, elle n'était pas seule dans l'arène des lobbys. À côté d'elle et de son parcours de maman combattante — visites en cliniques de fertilité, essais infructueux et douloureux, le bonheur de deux naissances —, il y a ainsi Mme Sainte-Marie et sa lutte pour le soutien aux aidants naturels, dont le nombre ira croissant.

Et encore: pas plus tard que lundi, le docteur Réjean Thomas pressait Québec de faire beaucoup plus pour la prévention du VIH/sida, qui progresse dans l'indifférence. Depuis les 20 dernières années, les budgets de lutte contre cette maladie stagnent à 25 millions l'an, même si les coûts de traitement en trithérapie augmentent, signe d'une croissance de l'épidémie. Ô ironie, prévenir les infections transmises sexuellement (ITS) pourrait avoir une incidence sur l'infertilité de certains couples, car l'on sait que quelques ITS peuvent en être la cause.

Réjean, Chloé, Julie... Derrière ces visages connus, que de grandes causes, que le gouvernement se doit d'ordonner. Cette fois, force est de l'admettre: il ne nous a pas convaincus d'avoir fait le choix juste et éclairé.

***

machouinard@ledevoir.com

À voir en vidéo