Les plaies vives

Oka, plus jamais. C’est sur ce consensus que nations autochtones et non autochtones ont exprimé leur volonté ferme de ne plus laisser les incompréhensions nourrir un conflit jusqu’à l’échange de coups de feu, la mort d’un homme, une ville assiégée par l’armée canadienne. Mais qu’a effacé cette promesse des différends qui l’ont fait germer ? Ils riment toujours avec revendications des territoires et respect des droits autochtones.

« Tout ça pour un terrain de golf. » C’est ce que conclut le ministre québécois des Affaires indiennes, John Ciacca, dans une lettre écrite en plein coeur de la crise d’Oka, demandant — en vain ! — aux autorités municipales d’Oka de suspendre leur projet d’agrandissement d’un terrain de golf et de construction de condominiums.

On a retenu de la crise d’Oka ses éléments spectacle : au printemps 1990, le barrage installé sur une petite route de terre par les autochtones, en guise de protestation au projet de construction sur des terres ancestrales ; le 11 juillet, cette fusillade entre Warriors et policiers de la Sûreté du Québec, qui fut fatale pour le caporal Marcel Lemay ; les barricades sur la route 344 et sur le pont Mercier, érigées par les Mohawks. Quelques images-chocs meublent aussi les souvenirs, au détriment des fondements de cette crise : les face-à-face entre soldats et Guerriers autochtones ; de violentes émeutes à Châteauguay, le jour même où les représentants fédéral et québécois signent avec un homme masqué une entente sur les conditions de négociation des Mohawks.

Tout ça pour un terrain de golf ? Derrière la réaction vive mais fière des Mohawks à ces neuf trous de golf commandés par un groupe borné, il y avait une longue histoire de revendications non abouties. Le tristement célèbre lopin de terre d’Oka est devenu, au Québec, le symbole d’une lutte acharnée des autochtones pour des territoires qu’on ne leur reconnaît pas. Ce n’est pas sans raison que, comme il le rappelait cette semaine lors d’un passage à Québec, le chef de l’Assemblée des Premières Nations du Québec et du Labrador, Ghislain Picard, évoque les « plaies vives » qui subsistent toujours, reflet des tensions et de l’incompréhension entre la majorité non autochtone et les groupes autochtones.

M. Picard a raison d’évoquer aussi « l’éducation » qui est toujours à faire auprès de la société québécoise afin qu’elle saisisse les fondements de la crise. La soeur du défunt caporal Lemay, Francine Lemay, vient tout juste de traduire une anthologie sur l’histoire du peuple de Kanesatake, précisément afin de lutter contre une incroyable méconnaissance de l’histoire autochtone. Lorsque son frère est décédé, elle ne « connaissait rien des Mohawks, ni des revendications, ni des autochtones en général ».

En ce vingtième anniversaire, les images défilent, mais n’exposent rien de l’injustice et de l’iniquité qui ont généré le conflit. Six cents revendications territoriales demeurent non réglées au Canada — de la matière à encourager les conflits. Connaît-on leur histoire ?

C’est pour aplanir ces litiges et favoriser une amorce de communication que Le Devoir offre un morceau de sa page Idées d’été à M. Picard et à la réalisatrice Manon Barbeau, fondatrice du Wapikoni mobile, ce studio qui parcourt les communautés autochtones et permet à des jeunes des Premières Nations de goûter l’expression audiovisuelle. En nos pages, une correspondance est née. Tous deux s’interrogent sur le fil brisé, qu’ils veulent renouer.

Au moment où ces lignes sont écrites, Mme Barbeau est à Kitcisakik, dans une communauté algonquine au sud-est de Val-d’Or. Quelque 425 habitants y vivent, sans accès ni à l’eau courante, ni à l’électricité, ni non plus aux installations sanitaires. Invité des Nations unies en juin 2009, M. Picard a donné cette communauté en exemple pour revendiquer au nom des autochtones le droit à un logement adéquat. Cela doit être su, et ensuite corrigé.

En 1990, au plus fort de la crise, les autochtones posaient ces questions : le Canada est-il à la hauteur de sa réputation ? Se soucie-t-il vraiment des droits de la personne ? Il n’a toujours pas signé la déclaration des Nations unies sur les droits des peuples autochtones, formulée en septembre 2007 et à laquelle 143 États membres de l’Assemblée générale de l’ONU ont adhéré.

Les autorités de l’époque, au Québec comme au Canada, ont été sermonnées pour avoir mal « géré » la crise d’Oka. Vingt ans plus tard, qu’on se le dise : les revendications des terres ancestrales restent toujours non résolues et constituent un terreau fertile pour d’autres conflits.

À voir en vidéo