Difficultés en vue

Le discours inaugural prononcé hier par le premier ministre Jean Charest à l'occasion de l'ouverture d'une nouvelle législature à l'Assemblée nationale marque le début d'une nouvelle ère pour le Québec. L'ère Charest sera une ère de changements qui ne seront pas tous faciles à effectuer, loin de là!

Pour les membres du gouvernement Charest, la journée d'hier était historique. D'emblée, le premier ministre a inscrit les projets qu'il entretient comme étant ceux qui doivent marquer le Québec au même titre que la Révolution tranquille. La comparaison est difficile à soutenir.

Le grand projet de Jean Charest, c'est la réingénierie de l'État québécois créé avec la Révolution tranquille. Il faut convenir que l'homme a de la suite dans les idées puisque, depuis cinq ans, il soutient que «nous sommes arrivés au bout d'un modèle de fonctionnement». Il n'a pas tort lorsqu'il affirme qu'il y a longtemps qu'il aurait fallu procéder à des remises en cause périodiques du fonctionnement de l'appareil gouvernemental. L'ampleur qu'il veut donner au processus soulève toutefois de nombreuses questions. Ce n'est pas qu'un simple ménage qu'il envisage mais une reconfiguration d'un «État mal adapté» qu'il prétend faire ainsi accéder à la modernité.

Si les membres du gouvernement Charest sont animés du même enthousiasme qui portait l'«équipe du tonnerre» de Jean Lesage en 1960, il faut souligner que le contexte est bien différent. En 1960, l'État québécois était quasi inexistant. Tout était à faire. On travaillait avec du neuf. Aujourd'hui, il s'agit de refaire, de défaire et de rénover ce qui existe. Les résistances au changement ne seront pas du même ordre. En 1960, les plus vives sont venues de l'extérieur de la société québécoise, alors qu'aujourd'hui, elles viendront de l'intérieur.

La démarche que veut entreprendre Jean Charest exigera en effet des renoncements. S'il faut convenir avec lui que le Québec ne peut vivre dans une bulle alors que nous évoluons dans un monde d'interdépendance, il se trompe cependant s'il croit que les Québécois sont prêts à renoncer à tout pour pouvoir se comparer aux voisins ontariens. Il lui faudra trouver le juste milieu pour mener les partenaires sociaux et économiques du gouvernement à renoncer à certains acquis. Sans cela, ceux-ci se dresseront sur sa route.

L'opération de révision des programmes gouvernementaux qui est confiée à la présidente du Conseil du trésor, Monique Jérôme-Forget, ne pourra être conduite avec succès que si le gouvernement s'appuie sur les grandes valeurs autour desquelles se sont élaborés les consensus sociaux depuis la Révolution tranquille. Parmi celles-là, il y a la solidarité, pierre angulaire sur laquelle l'État québécois s'est construit. Or, de ce discours inaugural, ce mot est en définitive absent. Certes, on parle de compassion, mais ce qui compte avant tout, c'est l'individu. Retenons cette phrase qu'a prononcée le premier ministre hier: «C'est la réussite individuelle qui permettra une meilleure répartition de la richesse et une plus grande justice sociale.»

Le Parti libéral du Québec n'est pas un parti social-démocrate, cela est entendu, mais il nous a habitués à plus de générosité, tout comme d'ailleurs les libéraux de Jean Chrétien, qui sont de la même famille. Dans ce discours, les mesures qui s'inscrivent dans un esprit de solidarité sont rares et bien ciblées, par exemple cet engagement personnel pris par le premier ministre à l'endroit des enfants autistes.

La perspective dans laquelle se place Jean Charest semble se ramener à une affaire de moyens dont la société québécoise dispose. Est-ce trop cher payer que ce 25 % de plus que nous coûte l'État québécois comparativement aux autres provinces? Le premier ministre ne nous le dit pas, bien qu'on devine qu'il veuille la situer le plus bas possible afin de pouvoir diminuer les impôts de 27 % en cinq ans.

Ce discours inaugural constitue l'ordre du jour du nouveau gouvernement, lequel sera chargé. On sait davantage maintenant ce que voulait dire la formule «Réinventer le Québec» employée par les libéraux l'automne dernier. M. Charest a le mérite d'être transparent en ce qui a trait à ses intentions. Le débat est maintenant ouvert. Il sera vif.

bdescoteaux@ledevoir.ca