Amiante et santé publique - Une difficile équation

Le gouvernement québécois se prépare à apporter, sous forme d'une garantie de prêt de 58 millions de dollars, son soutien à la reprise des activités de la mine d'amiante Jeffrey à Asbestos. Sont en jeu 450 emplois dont cette région a bien besoin, mais aussi des vies humaines ici et ailleurs dans le monde. Il y a là une responsabilité qu'on ne peut écarter, lui rappellent avec insistance des associations de médecins.

Les risques associés à l'exploitation et à l'utilisation de l'amiante sont bien connus. L'amiante tue. Lentement, mais sûrement. S'il y a un endroit au monde où on le sait, c'est bien au Québec. Les batailles historiques menées par les syndicats pour mettre en place des méthodes d'exploitation et de transformation sécuritaires peuvent apparaître bien lointaines, mais les mauvaises conditions de travail du passé continuent de hanter. Les maladies de l'amiante mettent de 15 à 50 ans avant de se manifester, si bien que 55 % des décès causés par des maladies industrielles sont liés à l'exposition à l'amiante même si son exploitation et son utilisation se font maintenant dans des conditions sécuritaires au Québec.

L'utilisation de l'amiante est interdite dans une quarantaine de pays à travers le monde, notamment dans les pays membres de l'Union européenne. Aux États-Unis et au Canada, il est considérée comme un produit dangereux dont la manipulation doit se faire dans des conditions de sécurité prescrites par règlement. Son usage est à ce point restreint (50 000 tonnes) en Amérique du Nord que la production canadienne (200 000 tonnes annuellement) est pour l'essentiel exportée au Mexique, en Inde, en Indonésie, en Thaïlande où il sert à la production de fibrociment.

Exporter de l'amiante, c'est exporter les maladies liées à son utilisation. La chose a été démontrée par les travailleurs indiens: les règles relatives à une utilisation sécuritaire ne sont pas respectées dans les pays en développement. Le premier ministre Jean Charest se l'est fait dire lors de son récent voyage en Inde. On aura beau prétendre, comme celui-ci l'a fait, qu'il appartient aux gouvernements de ces pays de s'assurer du respect des protocoles de sécurité, la réalité est qu'il s'agit là de voeux pieux servant à se donner bonne conscience. Fermer les yeux sur ce qu'on sait exister ne nous dégage pas de toute responsabilité morale pour autant. Une responsabilité qui pourra devenir financière un jour. Qui sait comment le droit international évoluera?

Le dilemme devant lequel se trouve le gouvernement Charest ne sera pas facile à trancher. Font aussi partie de l'équation les enjeux économiques qui touchent tout un segment de la population québécoise. Si l'amiante peut tuer, il symbolise aussi la vie pour des mineurs au chômage et leur famille. Pour la ville d'Asbestos, qui a vécu de ce minerai pendant un siècle, le projet de relance de la mine Jeffrey représente l'espoir d'un regain de vie pour une région à bout de souffle. Difficile pour des politiciens de dire non à toute une région mobilisée autour d'un tel projet.

Le gouvernement Charest n'agit pas différemment des gouvernements qui l'ont précédé. L'on sait que trop bien à Québec que l'amiante est un minerai sans avenir. Les campagnes contre son bannissement ne s'arrêteront que lorsque son utilisation aura été interdite par une vaste majorité de pays, sauf pour des usages très spécialisés. Le savoir est une chose, l'admettre une tout autre tant la rupture que cela représenterait avec l'histoire du dernier siècle représenterait une sorte d'abandon.

S'il n'est pas prêt à tourner définitivement cette page d'histoire, le gouvernement doit cesser de se faire le complice de tragédies que l'on jugerait intolérables si les victimes étaient nos concitoyens. On sait que l'amiante québécois apporte la maladie et la mort dans certains pays. Si on veut poursuivre son exportation, il faut la rendre conditionnelle au respect de protocoles de sécurité par les acheteurs. Il faut se rendre sur place faire les vérifications nécessaires. Il faut assumer ses responsabilités jusqu'au bout.

Cette approche nous donnera meilleure conscience, mais elle ne sera qu'un pis aller. Les campagnes contre l'utilisation de l'amiante entraîneront une diminution de la demande. Ici même au Canada, le débat se poursuivra. Le gouvernement fédéral appuie pour l'instant la position du Québec, mais il est l'objet de fortes pressions pour en bannir l'utilisation. Ce sont des perspectives qu'il faut analyser froidement. Un débat s'impose, qu'il faut faire ouvertement, avant d'apporter à la mine Jeffrey cette garantie de prêt de 58 millions.
2 commentaires
  • France Marcotte - Abonnée 2 juillet 2010 09 h 29

    Utopique comme la raison

    58 millions dépensés en pure perte à plus ou moins long terme, n'est-ce pas le genre de décisions que nous sommes habitués de voir prendre? Les millions semblent faits pour être gaspillés, ils brûlent les mains. Cette somme investie dans la région d'Asbestos pour créer une économie sur de nouvelles bases, serait-ce vu comme de l'utopie? Laissons aux millions une chance de parler avant de s'envoler.

  • Yv Bonnier Viger - Abonné 4 juillet 2010 13 h 29

    Utilisation sécuritaire de l'amiante

    Monsieur Descôteaux,

    Je vous remercie de vous intéresser à cette très importante question.

    Il y a une inexactitude dans votre éditorial à la fin de votre deuxième paragraphe : « Les maladies de l'amiante mettent de 15 à 50 ans avant de se manifester, si bien que 55 % des décès causés par des maladies industrielles sont liés à l'exposition à l'amiante même si son exploitation et son utilisation se font maintenant dans des conditions sécuritaires au Québec. » Cette question de l’utilisation sécuritaire est erronée. En effet, l’Institut national de la santé publique du Québec a publié 15 rapports (INSPQ rapports 222, 233, 250, 393, 616, 651, 815, 927, 942, 953, 954, 968, 986, 1002