Le ballon sud-africain - La décrépitude

Dix-neuf ans après la mise entre parenthèses de l'apartheid, l'Afrique du Sud va se transformer à compter d'aujourd'hui en royaume du ballon rond. Ce pays étant le premier du continent africain à être l'hôte de la compétition sportive la plus populaire qui soit ici-bas, il est l'orgueil du continent en question. Derrière ce vernis se cache un État quelque peu décrépit.

Cher ami lecteur ou lectrice, on tient à vous prévenir que ce qui suit est déprimant. Pas un peu ou légèrement déprimant, mais bel et bien passablement. Et encore là, on est pondéré. Côté face, cette nation dispose d'une presse, de syndicats, d'ONG et d'un secteur privé dynamiques, robustes. Côté pile, c'est l'exact inverse, c'est bancal, cafardeux, révoltant. À preuve, cette donnée essentielle parce que symbolique des vices qui affectent le pays: si ce dernier est la 24e puissance économique au monde, il arrive au 129e rang de l'Indice de développement humain des Nations unies.

Il en est ainsi parce que 43 % de la population vit avec moins de 2 $ par jour, parce que le taux de chômage est le plus élevé de la planète, parce qu'une personne sur huit est atteinte du virus du sida, parce qu'une femme est violée chaque tant de minutes et non d'heures, parce qu'un individu est truandé, volé, chaque tant de secondes et non de minutes, parce que les hôpitaux sont des couloirs de la mort. Qui a formulé ce dernier constat? La ministre de la Santé.

En dehors des zones de guerre, l'Afrique du Sud s'avère un des deux ou trois pays les plus violents qui soit, si ce n'est le plus violent. On compte 50 meurtres par jour, ou plus de 18 000 par an. L'hôpital du township de Soweto admet plus de blessés quotidiennement que celui de Kaboul ou de Bagdad en une semaine. Ces deux dernières étant des capitales, faut-il le rappeler, de nations en guerre. Quoi d'autre? Au-delà de 10 000 policiers croupissent en prison pour corruption.

Corruption... le grand mot, plus précisément celui de la réalité, est lâché. Entre Le Cap et Johannesburg, Port Elizabeth et Durban, la corruption est la norme et non une perversité. Elle suinte à tous les paliers de gouvernements. Elle est là, tout le monde le sait, et rien n'est fait. Et rien ne se fera tant et aussi longtemps que les Sud-africains toléreront que la moitié — 50 %! — des parlementaires siègent aux conseils d'administration d'entreprises privées et que 60 % des fonctionnaires provinciaux aient des intérêts eux aussi dans le privé. Cela précisé, on comprendra comment et pourquoi 30 % des dépenses publiques, tous ordres confondus, sont détournés.

Elle est très mal en point, l'Afrique du Sud, parce que tous les chefs d'État, à l'exception évidemment de Nelson Mandela, ont assujetti les biens de la nation à leur soif de fortune. Personnelle, il va sans dire. Elle est mal en point parce qu'aux divisions entre Noirs, Blancs, asiatiques et Indiens, les potentats de l'ANC ont greffé les réflexes claniques. Élu au poste de président il y a un an, Jacob Zuma est zoulou. Il a donc nommé des Zoulous aux postes clés. Ils ont pris les places prises en leur temps par Thabo Mbeki et ses proches, qui eux sont des Xhosa.

La conclusion? Elle appartient, en forme d'avertissement, au grand écrivain Breyten Breytenbach: «Si nous n'empruntons pas de nous-mêmes les sentiers difficiles qui nous permettront de nous réinventer [...], nous sommes condamnés à retomber dans la barbarie.»
2 commentaires
  • Etienne Merven - Inscrit 11 juin 2010 06 h 40

    Extrêmement déprimant, mais que voulez-vous?

    L'Afrique est l'Afrique. Et l'Afrique du Sud n'échappera pas au sort de tous les pays d'Afrique sub-saharienne. Elle tient encore tant bien que mal, mais elle tombera comme ses voisins.
    Parlez à des Sud-Africains et ils vous diront l'état de décrépitude dans lequel se trouve leur pays. Pratiquement rien de bien ne se fait et tout marche à l'enveloppe là-bas. Tout le monde, du président au balayeur de rue, est à vendre, faut simplement y mettre le prix.
    Signe du désespoir, même les Noirs (instruits) tentent d'émigrer vers des contrées où l'herbe est plus verte. Ils ne croient plus à la nouvelle Afrique du Sud promise par Mandela.
    Et il faut se demander si les Sud-Africains sont plus heureux maintenant que du temps de l'apartheid. J'aimerais bien avoir les résultats d'un sondage sur cette question!

  • jacques noel - Inscrit 11 juin 2010 07 h 01

    «Jacob Zuma est zoulou. Il a donc nommé des Zoulous aux postes clés»

    On voit ça nulle part en Afrique évidemment....
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    Vous avez oublié la violence et le racisme contre les travailleurs étrangers.