Le lac du G20 - Coulé!

Les sommets du G8 et du G20 qui atterriront au Canada à la fin du mois seront finalement riches d'enseignement — ce qui est bien le moins, au prix qu'ils nous coûtent! Il y a une première leçon à tirer des G8 et G20 que le premier ministre Stephen Harper nous impose: il est faux de croire que nos gouvernements n'ont pas d'argent. La vérité, c'est qu'ils en ont plein les poches. Sauf qu'il n'est pas destiné aux pauvres ni au bien-être collectif. Il est plutôt réservé aux lubies de ceux qui nous gouvernent.

Quand il s'agit de combler des appétits électoraux, par exemple, l'argent n'est jamais un problème. Un ministre, Tony Clement, a été élu de justesse et cherche à se faire valoir auprès de ses commettants pour assurer sa position? Il n'a qu'à exiger que le G8 se tienne dans sa circonscription de Muskoka. L'endroit n'est pas conçu pour une telle réunion? Pas de souci: on lui dégote sans peine 50 millions de dollars pour transformer un centre communautaire en centre des médias, piscine et aréna inclus — et tant pis si, finalement, il restera inutilisé pendant le sommet.

Un premier ministre fait une fixation sur la sécurité nationale? Les vannes s'ouvrent grand: un milliard de dollars, un record de tous les temps, tombent du ciel pour trois jours de surveillance. Tous ceux qui font de la sécurité leur métier n'ont qu'à placer leur commande. Comme il fut dit au Devoir, c'est «bar ouvert»!

Deuxième leçon: il est faux de croire que les sommets du G8 et du G20 ne riment à rien. Ils servent au marketing! Les sommets constituent un showcase unique, nous disent les conservateurs, une manière d'attirer touristes et investisseurs. On frémit déjà de les entendre s'exclamer: Ah! Toronto et son mur de sécurité de trois mètres! Ah! l'aréna de Huntsville! Et quelle merveille que ce faux lac où se reflètent des photos de chalets! Oubliez le Mondial: la pâmoison sera universelle.

Troisième leçon: il est faux de croire que des dépenses, ça s'additionne. Au contraire, dans une logique gouvernementale, il faut toujours les diviser. Le lac artificiel dont tout le monde parle depuis deux jours ne coûte pas 1,9 million de dollars, mais 57 000. Le reste, c'est pour le décor qui entoure la fausse flaque d'eau: le bâtiment, les chaises de plage et même, raffinement suprême, la nourriture de Muskoka! Quant aux canots du faux lac, ils ont été donnés par du vrai monde du célèbre comté: voyez, l'authenticité se conjugue aux économies.

Quatrième leçon: il ne faut pas croire ce que les journalistes racontent, surtout quand ils viennent de loin. La preuve: on peut les planter devant n'importe quel lac artificiel venu, et ils confondront les grands bois sauvages du Canada et le centre-ville de Toronto. Car, comme l'a souligné le ministre d'État aux Affaires étrangères et ancien journaliste Peter Kent, les journalistes internationaux sont de la bonne pâte, pas des cyniques, comme leurs collègues canadiens.

Cinquième leçon: puisque l'écran fait foi de tout et que le faux triomphe, il y a de l'espoir. D'ici peu, ce seront les hologrammes des chefs d'État qui se rencontreront dans de faux hôtels de faux villages typiques, suivis de loin par des journalistes restés chez eux mais qui feront comme s'ils y étaient. Manifestants et policiers ne seront plus à la fête, mais bon, il faut bien qu'il y en ait qui fassent des sacrifices!

Car pour le moment, et c'est la dernière leçon, tout ce mauvais cirque, cette sinistre farce, ce numéro indécent se passe dans la vraie vie. Et le milliard de dollars sacrifié dans l'exercice n'est pas de l'argent de Monopoly.

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jboileau@ledevoir.ca

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