Crise en Thaïlande - Rouge sang

À la suite d'une offensive musclée des militaires, le gouvernement thaïlandais a repris le contrôle du centre-ville de Bangkok que les chemises rouges, soit les opposants au régime, occupaient depuis des semaines. Le couvre-feu a été décrété. L'instabilité va demeurer. Voire s'amplifier.

De prime abord, on pourrait croire que le conflit qui a cours dans ce pays de la lointaine Asie est récent. Qu'il est à inscrire dans la rubrique des conflits brefs. Il n'en est rien. Cela fait maintenant quatre ans que la Thaïlande est en proie à des luttes d'intensités diverses entre les chemises rouges et les chemises jaunes. Tout a commencé lorsque les militaires ont renversé en 2006 le premier ministre Thaksin Shinawatra, héros des rouges, parce qu'il avait commandé des réformes, notamment en santé et en éducation, favorables aux infortunés.

Depuis ce coup d'État les jaunes, les possédants, n'ont pas cessé de torpiller les aspirations politiques de la majorité des Thaïlandais en instrumentalisant un jour la justice, un jour les militaires. À quelles fins? Conserver tous les pouvoirs pour mieux pérenniser l'autocratie, la monarchie, que les rouges ont osé remettre en question. Et ce, avec le soutien fidèle des gradés.

Par leur origine sociale, leur culture, leur langue, les rouges sont les exacts contraires, pour ainsi dire, des jaunes. Les premiers sont majoritairement des paysans concentrés dans les provinces du nord, sont exclus de tous les leviers du pouvoir, y compris de la fonction publique, parlent un dialecte différent de celui des jaunes, rassemblés, eux, dans la capitale et le centre. Ces derniers sont donc des citadins. Des citadins qui forment l'élite avec la bienveillance de la famille royale. En fait...

En fait, c'est plus complexe que cela. Le roi, qui règne depuis 60 ans, avait pour coutume lorsqu'il y avait des luttes, des rapports de force, d'agir comme modérateur, comme arbitre. Ce faisant, il s'est abstenu de réformer l'appareil judiciaire. Et alors? Les rouges sont très inquiets pour la suite, car le roi étant alité depuis des mois, le roi étant vieux, le prince héritier est aux portes du pouvoir. Or ce dernier, c'est à retenir, est réputé être une tête folle, hautaine de surcroît, qui va mettre à profit le vide juridique à des fins bien plus personnelles que celles de son père.

Il faut savoir également que l'inspirateur des rouges, soit l'ex-premier ministre Thaksin, est honni par la caste dirigeante même si financièrement il fait partie de leur classe. Thaksin est milliardaire. Son handicap? C'est un nouveau riche; il est issu du vulgum pecus. Il est détesté par les vieilles fortunes, les vieilles familles, parce que de naissance il appartient à la caste populeuse, vulgaire, commune, grossière.

Cela rappelé, la suite s'annonce d'autant plus orageuse, d'autant plus musclée que l'appareil militaire n'est pas aussi uni qu'on serait enclin à le penser. Pour s'en convaincre, il suffit de s'attarder aux choix faits ces derniers jours par l'état-major. Ce ne sont pas de simples soldats qu'ils ont envoyés dans le centre de Bangkok, mais bien des troupes d'élite parce qu'ils savent que les premiers ainsi que des officiers sont favorables ou sympathiques aux revendications des rouges. Sachant cela, il serait étonnant que les élections prévues en novembre se déroulent sans encombre.
 
1 commentaire
  • Jean-Philippe Leblond - Abonné 20 mai 2010 08 h 04

    concernant les troupes d'élites

    article dense, clair, succinct. bravo.
    Au sujet des divisions au sein de l'armée et de l'utilisation de troupes d'élites, une nouvelle pratique semble avoir été mise en place:le code de couleur derrière le casque. L'hypothèse la plus plausible est que les collants roses indiquent les gardes du roi, les collants bleus les gardes de la reine. L'objectif serait-il de mieux reconnaître les troupes amis/ennemis si d'aventure un groupe de militaires se rebellait?