Cour suprême - En français aussi

Le Canada anglais n'en finit plus d'expliquer par a + b qu'il est invraisemblable, sentimental et purement symbolique, donc inutile, d'exiger le bilinguisme des juges de la Cour suprême. Éditorialistes et commentateurs sont formels: ce qui est en jeu, c'est de sacrifier la compétence au nom de considérations linguistiques qui relèvent ici de la bizarrerie. Or la présence de juges unilingues anglophones n'a jamais lésé personne. Dont acte.

Cette manière de couper court à toute discussion est en soi représentative du débat en cours depuis que le député néodémocrate Yvon Godin a fait adopter par la Chambre des communes un projet de loi privé à ce sujet — projet rejeté en bloc par les conservateurs qui entendent maintenant le contrecarrer au Sénat. Les arguments en faveur du projet viennent de francophones, ils sont donc carrément ignorés. Même quand ils émanent de Claire L'Heureux-Dubé, qui a siégé plus de 15 ans à la Cour suprême du Canada. Même quand ils proviennent d'avocats qui affirment que oui, soupçon de justice mal rendue il y a.

Ainsi de Michel Doucet, grand défenseur des droits des francophones qui a plaidé en français devant la Cour suprême devant trois juges unilingues anglophones en 2005, qui a perdu sa cause et qui, en écoutant par la suite la traduction faite par les interprètes, dit n'avoir rien compris de ses propres arguments!

Ainsi de Sébastien Grammond, l'actuel doyen de la Section de droit civil de la Faculté de droit de l'Université d'Ottawa, qui avait lui aussi soulevé la question il y a deux ans. Fort de son expérience de recherchiste à la Cour suprême puis des plaidoiries qu'il y avait menées, en français, il avait signé un texte très clair dans La Presse. Il y a certes des interprètes à la Cour suprême, mais tout ce qui est écrit en français (mémoires des parties, jurisprudence, articles spécialisés...) ne sera pas traduit. «Le plaideur francophone est systématiquement désavantagé», écrivait-il. Et le message à comprendre était selon lui limpide: «les choses importantes se passent en anglais». Une conclusion qui n'étonnera personne!

Mais comme tout cela était dit en français, son analyse est passée inaperçue aux yeux de tous ces experts qui nous disent aujourd'hui que tout va très bien et que le bilinguisme ne peut pas s'imposer sous peine de léser les génies juridiques qui n'arrivent pas à se débrouiller en français.

Nous croyons plutôt que devenir juge à la plus haute cour du pays n'est pas un droit, et qu'il est faux de prétendre que la seule compétence sert à départager les candidats. Des critères de répartition géographique sont imposés, le sexe est aussi un facteur à considérer. Y ajouter la langue n'a rien de choquant, comme le savent tous les francophones tenus d'être bilingues pour être nommés à la Cour suprême.

Que tous les génies qui ont des ambitions fassent comme eux: qu'ils bûchent leur grammaire en plus de leurs livres de droit. Et que le ROC cesse de croire qu'il va de soi pour les francophones de se plier encore et toujours au Speak White.

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15 commentaires
  • Geoffroi - Inscrit 4 mai 2010 00 h 24

    Qu'en pense Bastarache ?

    Après une médaille du Barreau du Québec à Jean Chrétien, qu'est-ce que les avocats francophones pourraient faire de plus pour s'abaisser ? Quellle belle moquette mur à mur pour s'essuyer les bras et les pieds canadiens ?

    Lâche pas Yvon. Si c'est non, qu'est-ce que tu vas faire ? Tu devrais demander que l'Acadie soit rattachée au Québec. On se séparera ensemble.

  • Andrew Savage - Inscrit 4 mai 2010 07 h 01

    LE QUÉBEC serait-il en voie de devenir une RÉSERVE ?


    Vous avez pleinement raison : la langue française devrait faire partie du bagage des compétences requises pour siéger à la cour suprême, ainsi qu’un équilibre entre les sexes.

    Si cette dernière variable va de soi, depuis quelques années en tout cas, il n’en est pas de même de la première : la langue française. La montée en force du féminisme ne va pas nécessairement de pair avec la protection et la promotion de la langue française.

    On a intérêt à ne pas mêler les deux phénomènes. Qui trop embrasse mal étreint.

    Souhaitons que le bilinguisme obligatoire à la cour, anglais et français, se règle rapidement. Aucune faiblesse n’est permise ici. L’absence possible ou éventuelle du français à la cour suprême serait une catastrophe nationale.

    Le geste n’est pas seulement symbolique, il est aussi politique. La disparition du français serait le signe fatal que le Québec est devenu une simple «réserve» ou presque.

    Les québécois ont une belle occasion ici de manifester qu’ils sont encore là… Du courage politique s.v.p.

  • nilo - Inscrit 4 mai 2010 10 h 15

    une erreur politique tous azimuts

    De quelque manière qu'on regarde, le français est essentiel à la réussite intrinsèque des causes en Cour Suprême au Canada, voire même au seul ROC, que la cause soit plaidée en anglais ou en français.

    Comment un riverain anglophone du BC pourrait obtenir gain de cause dans une question environnementale qui l'oppose à une grande entreprise pétrolière si tous les juges anglophones de la Cour Suprême ne comprennent du mot environnement que le sens usuel anglo-saxon et américain qui signifie ''ce qui entoure'', alors que le mot environnement, dans le génie de la langue française, signifie, bien sûr, ''ce qui nous environne'', mais bien davantage ''ce dans quoi nous baignons'', notre milieu ambiant, notre milieu de vie, terre, eau, air.

    Nous sommes chanceux de voir notre langue française enrichie par la proximité sémantique de trois langues vivantes contigües que sont l'italien, l'espagnol et le portugais, sans compter l'origine grecque et latine de notre parler.

    Il suffit d'appeler un traducteur en ligne pour découvrir les mots ''ambiante'' et ''medio ambiante'' comme correspondants sémantiques du mot environnement. La médiation du français s'avèrerait ici fort utile pour départager les responsabilités et les charges ainsi que leurs fondements en droit dans une cause ''environnementale'', spécialement en Cour Suprême, cette instance sans lendemain. L'exemple actuel du déversement de pétrole dans le Golfe du Mexique montre bien le volet ''medio ambiante'' dans l'expression environnement ou environment.

    On peut soutenir le même argumentaire avec les deux mots français ''confrontation'' et ''affrontement'', qui ont une portée sémantique distincte, alors qu'un seul terme anglais, ''confrontation'' n'est disponible pour rendre compte de deux sens opposés...

    On peut trouver les sens respectifs des mots confrontation et affrontement dans l'outil ''Le Français au Micro'', capsules linguistiques, de Radio-Canada.

    A noter que le mot confrontation en français est le processus par lequel nous faisons se confronter nos idées et points de vue afin qu'il en jaillisse de la lumière qui nous permette d'en venir à une meilleure entente, une approche pacifiante.

    A noter aussi que le mot affrontement est l'état dynamique erratique dans lequel deux opposants, refusant de confronter leurs points de vue, en viennent à affronter leurs propres personnes, ou leurs amis ou leur peuple, pour affirmer la prépondérance de leur propre raison contre celle de l'autre, une approche de rivalité pouvant rapidement dégénérer jusqu'à la confrontation armée, c'est à dire la guerre.

    Inversément, la langue anglaise est un trésor sémantique qui permet de mieux appréhender la réalité ou exprimer la sienne. Ce n'est donc pas sans humour que nos voisins Acadiens manient le Chiac comme un langage codé, polysémique à dessein, comique à souhait. Poètes et chansonniers y cultivent des perles.

    Comment être insensible à l'importance du bilinguisme chez les juges de la Cour Suprême du Canada, comment demeurer muet devant un effondrement culturel. En nommant la juge Newyorkaise Sotomayor de culture hispanique comme juge à la Cour Suprême des USA, Obama entendait puiser au génie de la langue espagnole en terre américaine pour cerner encore mieux les enjeux qui confrontent son pays.

  • Pierre Rousseau - Abonné 4 mai 2010 10 h 48

    Génie unilingue?

    Plusieurs études ont démontré que les gens qui parlent plus d'une langue ont plus de facilité à comprendre les abstractions complexes et ont généralement un QI plus élevé. Alors, la position du ROC contre le bilinguisme à la CSC n'est pas pour éviter de perdre des « génies » mais plutôt une position qui favorise la médiocrité. Plusieurs se plaignent de ne pas pouvoir apprendre le français car c'est trop difficile pour eux... bel exemple de médiocrité et surtout d'hypocrisie car, en fait, il y a un très grand nombre d'anglophones qui parlent et comprennent le français et parmi eux il y a des avocats et des juges...

    Cette bataille rétrograde en est encore une contre le bilinguisme et la francophonie canadienne qui, pour eux, devrait disparaître car elle ne constitue qu'une nuisance. La droite religieuse conservatrice canadienne est experte dans ce genre de combat d'arrière-garde...

  • Pierre-S Lefebvre - Inscrit 4 mai 2010 11 h 46

    La connaissance de plusieurs langues

    À en croire les esprits obtus du Canada la cinnaissance de plusieurs langues réduit le niveau de compétence. Comme s`il fallait croire que l`accumulation des compétences était en concurrence. Ils sont bornés sans limite ces citoyens d`Albion!