Adaptation scolaire : Lucie et les autres

L'histoire de la petite Lucie, cette élève de la Commission scolaire de Montréal (CSDM) qu'on a acceptée en classe ordinaire pour décider de l'en retirer, ne résume pas à elle seule l'immense problématique de l'intégration des élèves handicapés et en difficulté. Mais elle révèle le fossé qui se creuse entre les principes louables de la théorie et le fiasco de la pratique.

La CSDM aura eu au moins le courage de tenter d'appliquer de vertueux principes. Et l'honnêteté de conclure que dans les conditions imparties à la petite fille de sept ans, paralytique cérébrale, à son enseignante, ses deux techniciennes en adaptation spécialisée, l'équipe-école, la direction, les autres élèves, non, ce ne fut pas probant.

L'intégration sur papier, figée dans un article de loi, qui oserait s'y opposer? Dans la vraie vie, toutefois, les réactions des personnes qui s'y collent, juxtaposées au manque de ressources, expliquent des finales en queue de poisson.

L'histoire de Lucie est troublante: sa mère a décidé de combattre la logique institutionnelle destinant son enfant à une école spéciale et son lot d'enfants lourdement handicapés et déficients profonds. Le passage de Lucie dans un CPE et les bienfaits de la socialisation l'ont convaincue que sa petite avait une place dans le système ordinaire.

La CSDM a accepté de relever ce défi. Mais la réalité a montré que les contraintes étaient «excessives». La commission scolaire recommande désormais le renvoi de l'élève vers une école spéciale, au grand dam de la mère, pour qui ces écoles-hôpitaux ne riment pas avec la progression de sa fillette. L'école ordinaire, dont le fonctionnement fut très perturbé par une seule enfant, a renoncé. Réside là tout le dilemme, presque moral, de l'intégration.

Derrière ces drames personnels, se profile en fait une société qui endosse mal ses propres choix. Le Québec a opté pour l'intégration des élèves handicapés et en difficulté, mais n'en assume visiblement pas le coût.

Aux côtés des élèves atteints de déficience profonde, le fourre-tout de ces enfants «différents» comprend des petits en troubles graves de comportement, des autistes, d'autres présentant un déficit d'attention, des dysphasiques. Plusieurs errent dans le système, sans réel diagnostic, aucun financement particulier, ce qui donne désormais des «classes méli-mélo», comme l'illustrait de manière percutante hier Le Soleil en détaillant la composition invraisemblable de plusieurs groupes.

Partout, au Québec, ces «classes méli-mélo» épuisent les enseignants, à qui on demande l'impossible: soit de mener la classe entière à la réussite; d'adapter leur enseignement à ceux qui sont en difficulté sans aide particulière; de prendre soin de ceux qu'on ne pourra jamais instruire, mais seulement socialiser; de ne pas trop négliger ceux qui ne vivent d'autre «problème» que celui de vouloir apprendre un peu plus vite.

Avec Lucie, il y a donc tous les autres, dont on parle trop peu mais qui envahissent les classes. Le problème des élèves en difficulté mal soutenus, des handicapés mal intégrés, des enseignants épuisés, est gigantesque. La ministre de l'Éducation promet à bon escient une réflexion à l'automne sur ce lancinant problème. Le Québec sera alors aux prises avec les obligations qui accompagnent ses choix.

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machouinard@ledevoir.com
7 commentaires
  • France Marcotte - Inscrite 29 avril 2010 07 h 58

    Sur papier

    Vous m'inquiétez. Ainsi, il est possible qu'une société fasse des choix selon de beaux principes, que ses politiciens se fassent élire avec la promesse de les appliquer, qu'on aille jusqu'à transformer ces beaux principes en projets de loi puis en lois mais sans jamis pouvoir ou vouloir les mettre en application dans la pratique... À quoi donc, au bout du compte, ressemble cette société dans la vie de tous les jours? J'aimerais bien voir juxtaposés à propos du Québec ou du Canada, le portrait des principes et celui de la réalité. Se pourrait-il qu'un pays soit "en principe" une démocratie et dans la réalité quelque chose qui pourrait ressembler à son contraire?

  • Albert Descôteaux - Inscrit 29 avril 2010 09 h 45

    L'intégration à quel prix?

    À vouloir intégrer à tout prix les élèves en difficultés, handicapés, etc, dans des groupes réguliers, on impose d'importantes contraintes à l'ensemble des élèves "normaux". Qui plus est, ce sont les élèves doués, ceux qui veulent et peuvent apprendre plus vite qui sont pénalisés car la classe ne peut progresser plus vite que les plus lents.

    Au Québec, on se pâme devant les athlètes. On encourage l'élitisme lorsqu'il s'agit de courir ou de nager plus vite. Par contre, on n'aime pas ceux qui pensent et apprennent plus vite: il existe très peu de structures pour leur permettre de développer leurs talents dans le système scolaire public. Pourtant, ces enfants sont en beaucoup plus grand nombre que des enfants comme la petite Lucie. Et ce sont eux qui ont plus de chance de devenir les élites de demain.

  • Rodrigue Tremblay - Inscrit 29 avril 2010 09 h 52

    Le problème des parents-négationistes

    Des parents refusent d'admettre que leur enfant est lourdement handicapé. Ils nient la réalité.

    Ils demandent à la société d'en assumer les frais en disant que leur enfant est presque normal et que la société n'a qu`à assumer la différence. Différence parfois très couteuse.

    Dans le cas de Lucie on a parlé de 100,000$ pour une seule année. Est-ce que notre société a les moyens de mettre 100,000$ sur un enfant aussi lourdement handicapé?

  • Bernard Terreault - Abonné 29 avril 2010 10 h 34

    ET LES ÉLÈVES "MOYENS" ?

    M. Descôteaux fait un plaidoyer justifé en faveur d'un meilleur encouragement à la réussite et au dépassement pour les plus doués ─ comme dans le sport ou les arts. Bravo, mais je veux aussi plaider pour l'ecouragement à la réussite pour les élèves moyens. La force d'un pays ce sont ses gens "ordinaires", comme les comparaisons et les palmarès internationaux le montrent. On trouve des génies partout (et c'est pourquoi, par exemple, les pays développés recrutent activement les scientifiques les plus doués à travers tout l'Asie), mais c'est le niveau d'instruction moyen qui fait les pays à la fois prospères matériellement et avancés socialement.

  • mhglrnu@gmail.com - Inscrit 29 avril 2010 10 h 45

    À L'epoque ,

    Je souviens quand j,ai terminer au primaire ,il y avait trois avenues. GÉNÉRAL pour les mois doués,scientifique et classique.Dans nos classes toutes les genres etaient représentes "pas fins fins" tous etaient dans la même classe.Arrive au secondaire le trie se fesait naturellement.