Église catholique - Le mur du silence

Le mur du silence, si solidement érigé entre des victimes d'agressions sexuelles apeurées et des agresseurs drapés dans leur pouvoir ecclésiastique, s'effrite peu à peu. De plusieurs coins du globe parviennent les rumeurs de scandales dénoncés. Les victimes parlent et portent plainte.

Des révélations éclaboussent certains diocèses; sont dévoilées des tentatives d'étouffement autour d'actes de pédophilie commis par des prêtres, et jusqu'en haut lieu. L'actuel pape, Benoît XVI, est accusé d'avoir couvert des cas d'agressions sexuelles alors qu'il était cardinal.

S'est ajoutée hier la publication dans le Globe d'une lettre écrite en 1993 par l'évêque du diocèse ontarien de Pembroke, Joseph Windle. Quatre petites pages illustrant de magistrale manière la hantise de l'Église concernant un nuisible tapage. On y décode les efforts tentés pour noyer une affaire.

Le cas dont il est question n'a rien de fictif: le prêtre Bernard Prince, soupçonné au moment de la rédaction de la lettre d'avoir agressé quatre ou cinq jeunes victimes, a été reconnu coupable en 2008 d'agressions sexuelles sur 13 garçons, commises entre 1964 et 1984. Il purge encore sa peine.

L'objet de la lettre est d'empêcher une promotion qu'on destine au père Prince, muté au Vatican depuis 1991. Inquiet des effets de cette nomination chez les victimes, qui pourraient s'en offusquer et parler, l'évêque demande qu'on reconsidère cette option. «Il y a tant en jeu pour l'Église en général et le diocèse en particulier que toute promotion donnée au père Prince [...] entraînerait des conséquences épouvantables et causerait un tort incommensurable.»

Le document choque de plus d'une manière: il évoque le fait que plusieurs évêques cautionnaient la tactique du silence; il reconnaît les «souvenirs traumatisants» qui hantent les victimes, mais s'intéresse davantage au sort de l'Église; il évoque le fait qu'un prêtre trop bavard a tenté de dénoncer ce scandale, mais qu'on l'a rabroué; il décrit comme un «facteur salutaire» le fait que les victimes soient d'origine polonaise, donc si respectueuses de l'Église qu'elles ne diront mot.

Bernard Prince était, semble-t-il, un proche du pape Jean-Paul II, jusqu'ici épargné par ces scandales. Le pape connaissait-il la raison pour laquelle M. Prince avait été expédié à Rome en 1991, loin de son diocèse?

Au moment où cette lettre a été rédigée, la Conférence des évêques catholiques du Canada avait pourtant édicté des directives claires visant à détruire de mauvais réflexes, dont celui de «protéger l'agresseur et une certaine image de l'Église [...] plutôt que les enfants, impuissants à se défendre dans un duel aussi inégal». Les recommandations que contient le document de 100 pages n'ont pas été suivies par le diocèse de Pembroke, quoi qu'il en dise aujourd'hui.

Ce mur du silence est bâti de plusieurs couches de protection qui, toutes, enveloppent l'agresseur. Le silence forcé des victimes au moment des crimes. Le silence de l'Église qui, même informée, voit dans le prêtre pédophile une victime à protéger. Le silence du Vatican et de l'épiscopat, qui ne reconnaissent toujours pas, malgré l'amoncellement de preuves, leur immense défaite.

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