Pâques - Amour désarmé

Armé ou pas, au meilleur ou au pire, l'amour demeure ce qu'il a toujours été: unique, infini, indicible. Obsessif aussi. Avec un goût naturel de contourner le plus grand des malheurs, nommé la mort.

À ce propos, il est raconté, dans un Évangile bien identifié, que de bon matin, à la suite de la fin tragique de celui qui semble être devenu sur le tard son meilleur ami, Jésus de Nazareth, Marie Madeleine, sorte d'Antigone juive, a tout de go couru au tombeau. Elle veut le revoir, le toucher. Elle l'aime, elle l'aime encore, elle l'aimera toujours. L'amour à son paroxysme. Inconditionnel, irréversible. Quelques heures plus tard... il est là. Mais est-ce bien lui? Son Jésus de Nazareth, son Emmanuel, semble habiter un corps plutôt éthéré. «Ne me touche pas», qu'il lui aurait dit.

Nous y voilà. Un amour violemment désarmé par la mort peut-il de sa propre énergie ressusciter un coeur meurtri, un visage, voire une vie? Ou mieux: l'amour, un vrai amour, peut-il durer au-delà d'une irréversible mort? Au-delà des apparences? Chloé chante encore son Gilles Carle.

C'est qu'il existe depuis longtemps d'étonnantes croyances que voisinent de plus étonnantes certitudes encore: l'amour peut renaître de ses cendres. Jusqu'à intégrer et contredire ce que le gentil François d'Assise appelle «la mort temporelle». Même qu'il est écrit, dans un texte des années 500 avant notre ère et justement nommé le Cantique des cantiques: «Amour est fort comme Mort... Ses flammes sont des flammes ardentes. Les grandes eaux ne pourraient éteindre l'amour, ni les fleuves le submerger» (8, 6-7).

Que j'aime ces légendes du Moyen Âge courtois à propos des inséparables dont aucune bataille, aucune mort ne saurait venir à bout. Aussitôt entendue la trompette du Jugement dernier à la fin des temps, les deux amoureux se lèveraient et, du même amour enfin comblé, s'embrasseraient.

Nous exagérons? Pas tellement. Qui vraiment aime toujours aime. Il en est ainsi depuis des temps immémoriaux: des stèles, des mausolées, des jardins-cimetières, des épitaphes, tant d'artéfacts signifient à quel point nos désirs d'immortalité et le goût d'aimer à jamais nos préférés demeurent. On dirait leur départ provisoire et leur mort tout simplement partielle. Rien n'y fait: «Nous nous aimerons toujours.»

Pourtant, l'histoire de l'humanité en a connu, en connaît, de ces brisures, divorces, séparations, petites morts, «qui n'en finissent pas d'habiter des coeurs meurtris». Il en est même ainsi, quelquefois, de nos amours au quotidien: raison passion, faute et pardon, coups de coeur à répétition. Qui n'aimait plus hier se retrouve aujourd'hui plus amoureux que jamais. Des lois, des coutumes ont été contournées. Pas d'âge. Les doutes ont fondu. «Je t'aime: ne me dis plus rien»... Lao Tseu l'a souvent énoncé: des malheurs d'hier naissent les bonheurs d'aujourd'hui. On sait que le grain jeté en terre en avril va mourir pour renaître fleur de mai. De la mort, une fois encore, surgit la vie.

Est-ce la magie de la fête chrétienne de Pâques, toujours célébrée au printemps, de relier à la mort temporelle de Jésus de Nazareth la perspective d'un éclatement de la vie? Cet amour crucifié un vendredi provoque ici et là depuis deux mille ans et plus des sursauts d'amour et de générosité partagée. Lui-même, célèbre prophète en Israël, n'en finit plus de dire et de redire: «Je suis venu allumer un feu sur la terre et comme je voudrais qu'il soit déjà allumé... C'est qu'il n'y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ses amis.» Ronsard, beaucoup plus tard: «Belle fin fait / qui meurt en bien aimant.»

Ces sages réflexions, les devons-nous à François Cheng, cet étonnant taoïste d'origine chinoise, depuis quelque temps de l'Académie française? Voilà que notre académicien s'émeut et écrit au souvenir de tous «ceux qui ont dû, à des degrés divers, affronter le mal au nom de la paix et de l'amour, on pense bien sûr — quelles que soient notre conviction ou notre croyance — au Christ qui, afin de montrer que l'amour absolu est possible et qu'aucun mal ne peut l'atteindre, a accepté librement de mourir sur la croix. Ce fut là sans doute un des plus beaux gestes que l'humanité ait connu» (Cinq méditations sur la beauté, Paris, 2008, p. 38).

Pour revenir à l'exubérante Marie Madeleine des Évangiles, c'est qu'elle s'est ressaisie: extase, c'est lui, c'est son ami. L'amour. Toujours l'amour. Plus fort que la mort. Ce que la foi peut voir, ou peut savoir, qui le verra, qui le saura? Celui, celle qui aime de tout son coeur, qui a aimé, sait déjà de quoi peut vivre ou survivre un amour désarmé ou purifié par l'épreuve.

Ah! la belle folie d'aimer!...

Joyeuses Pâques!

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8 commentaires
  • Jean de Cuir - Abonné 2 avril 2010 23 h 51

    Certes

    Merci pour le beau texte. Je ne suis pas cependant convaincu. Car la chose la plus difficile cèst de guider ce qui est nommé amour. Or, guider implique de lìntellignce, de la raison, celle qui est en quête. Ne sommes-nous pas encore aux prises avec des mythes et certains que l`on ose pas regarder en face pour savoir ce qui est en train d`être dit sur l`humain. Savons-nous ici ( Occident greco-romain, etc) que d`un dieu nous ne pouvons rien dire. Et demeurer aveugle, est-ce une solution? Et dire que se raconte encore cette histoire d`une dette payée par un fils né d`une chair immaculée, qui sera sacrifié --o sacrifice humain ! et ce sacrifice répété simultanément et un corps mangé et un sang bu ... demeurons-nous aveugle ... Quel chant de pouvoir se cache là, à moins de penser que ces dires n`ont pas de sens. Placer au coeur de l`histoire un sacrifice humain ! On dit bien pleinement homme ! On chante la vie et pourtant partout c`est une croix qui est représentée et non une résurrection. Il y a toute une autre théologie à faire. ( Trop bref.)

  • Catherine Paquet - Abonnée 3 avril 2010 11 h 04

    L'amour humain

    L'auteur, croit-on, aurait sublimé l'amour humain dont il dit tant de bien.

  • Sylvain Auclair - Abonné 4 avril 2010 13 h 35

    Chloé et Gilles

    Certes, Mme Sainte-Marie chante son Gilles, mais elle n'affirme pas qu'il est ressuscité!

  • France Marcotte - Abonnée 5 avril 2010 08 h 58

    Quand le divin se fait humain

    La religion catholique trouverait plus d'oreilles attentives, même au Québec, si les prêtres parlaient plus souvent comme vous M.Lacroix. Mais cette parole sur l'amour est si proche du vécu humain qu'on se demande en quoi de croire en un dieu est nécessaire pour la dire.

  • Michel Gaudette - Inscrit 5 avril 2010 14 h 35

    Assez de redondances sentimentales à la sauce religieuse

    Je dois dire que je commence à en avoir marre d'entendre toujours les mêmes personnages s'exprimer lors de fêtes religieuses.

    Je crois que cela fait longtemps que l'on entend les redondances sentimentales à la sauce religieuse de ce Benoit Lacroix...

    Oui, j'en ai marre des Benoit Lacroix, jacques Grand'Maison et Solange Lefebvre de ce monde.

    J'invite Le Devoir à se renouveler... Franchement...

    Le Devoir n'a jamais pensé à inviter les gens des églises réformées qui ont des choses intéressantes à dire sur le phénomène religieux au Québec ????