Liberté d'expression - Le silence est d'or ?

Droit à la réputation et liberté d'expression se livrent un vigoureux combat dans l'arène juridique. Craignant la mutilation de sa sacro-sainte image, une prospère entreprise peut-elle censurer un livre non paru?

Aussi insensé cela soit-il, ne serait-ce qu'à formuler, il semblerait que oui. Dans le cas qui nous intéresse, et qui offusque autant qu'il consterne, la société canadienne aurifère Barrick Gold a mis en demeure l'ensemble des créateurs associés à la parution d'un livre, Imperial Canada Inc., pourtant encore à l'état de manuscrit, de se conformer à certaines demandes, faute de quoi des procédures judiciaires seraient engagées contre eux.

Une «mise en demeure au sujet de l'annonce de la publication prochaine d'un livre» — c'est ainsi que se déguste le libellé du document envoyé aux auteurs, les mêmes que ceux qui ont écrit Noir Canada — peut-elle stopper le processus de production d'un livre avant même qu'il n'atterrisse à l'imprimerie?

Apparemment, oui. Hélas, oui. La maison d'édition Talon Books Ltd., sise à Vancouver, a plié l'échine. La parution du livre a été annulée. Inutile de préjuger du contenu du livre ni non plus des motifs des uns comme des autres pour noter un aberrant vice de procédure. Pourra-t-on même invoquer ici une liberté d'expression brimée alors qu'on en était encore au stade de l'idée?

Les médias, qui font leur pain et leur beurre de la liberté d'expression, sont aussi allègrement soumis au jeu de la «mise en demeure» pour ceci, cela, tout et parfois rien. Les réputations à préserver — qui avoisinent presque toujours l'intégrité financière! — sont très «tendance». S'ils devaient céder toujours à cette inquiétante mode, le travail journalistique en pâtirait.

Des universitaires et chercheurs, solidaires des auteurs dans cette nouvelle mésaventure mettant en scène Barrick Gold, soulignaient hier en page Idées du Devoir le caractère odieux d'une «nouvelle instrumentalisation du droit». Tout à fait. Et le pire — peut-on condamner les petits groupes soumis à cette intimidation? — est à souligner au trait rouge: ce stratagème fonctionne. Voilà qu'un éditeur fait cesser un travail bien entrepris, par crainte de potentielles coûteuses représailles liées à la parution possible d'un prochain livre.

Entièrement échafaudée sur un socle d'hypothèses, la mise en garde du géant milliardaire porte ses fruits. Et c'est le silence. Mais celui-ci n'est pas toujours d'or, comme le veut la maxime. La circulation d'idées sera toujours la bienvenue, et ce, au nom de la démocratie comme de la liberté d'expression.

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