L'Italie mafieuse - La déliquescence

Sous la gouverne de Silvio Berlusconi, l'État italien a emprunté la voie de la déliquescence, comme en témoignent les injections de doses massives de corruption et d'actes mafieux. Le tout s'étant accompagné d'une confusion sans précédent des intérêts généraux avec les particuliers. Ceux de Berlusconi évidemment. L'Italie fut «l'homme malade de l'Europe»? Elle l'est redevenue.

Il y a tout d'abord ce récent rapport des économistes de la Confédération des PME italiennes qui nous informe ou plutôt nous avertit que les activités combinées des mafias ont représenté 7 % du PIB. Elles ont progressé, c'est à noter, alors qu'une contraction de 5 % de ce PIB était enregistrée. Ainsi, «Mafia inc.» a confirmé pour une autre année qu'elle demeurait la première société italienne. Selon les estimations des comptables de la Confédération, son chiffre d'affaires a atteint 226 milliards.

La Cosa Nostra sicilienne, la Camorra napolitaine, la Ndrangheta calabraise et la Sacra Corona Unita qui sévit dans les Pouilles sont devenues si riches et surtout si puissantes qu'elles ont capitalisé comme jamais en investissant la Bourse. Elles ont profité de la crise en s'immisçant avec ardeur dans la circulation d'actions, obligations et autres véhicules financiers. Elles ont fait leur miel des écueils rencontrés par les entreprises sur les récifs de la récession en s'invitant dans leur capital comme dans les conseils d'administration. Bref, elles ont ferré les plus faibles d'entre elles. Passons à l'environnement.

Depuis la publication de l'enquête menée par Roberto Saviano sous le titre Gomorra, on sait que l'enfouissement de déchets industriels dans les décharges publiques, enfouissement favorisé notamment par les certificats de complaisance délivrés par des laboratoires irresponsables, a eu pour contrecoup la contamination des nappes phréatiques du sud du pays. Et comme retentissement du contrecoup? Une augmentation marquée de certaines formes de cancer.

Aujourd'hui, grâce aux 800 arrestations ordonnées à la faveur d'enquêtes diverses, on connaît beaucoup mieux la géographie de cette activité dont les mafias ont le quasi-monopole. Après analyse de cette géographie, les autorités concernées ont constaté que, dans 19 provinces sur 20, des camions ont déversé un compost fait d'ordures ménagères avec ordures industrielles. Pour avoir une idée du volume déployé ici et là, sachez qu'en 2009 le tiers des déchets non domestiques ont disparu. Bref, l'enfouissement illégal touche désormais toute la péninsule. Passons maintenant à la corruption.

Allons-y avec une lapalissade: la culture mafieuse a pour corollaire la corruption de fonctionnaires, commerçants, intermédiaires de tout poil. Bien. Un rapport de la Cour des comptes communiqué ces jours-ci nous apprend qu'en 2009 la hausse des cas de corruption a été, tenez-vous bien, de 229 %! C'est si énorme que l'on n'a pas osé arrondir. Toujours est-il que les auteurs du rapport ont souligné: «Ce qui nous préoccupe en particulier, c'est la petite corruption à diffusion capillaire. C'est comme une tumeur qui frappe un corps sain.» Il n'y a rien à ajouter. Passons enfin à la peste brune.

Le moins que l'on puisse dire, c'est que les vieux démons fascistes ont ressurgi avec une violence inouïe. Que le pays qui peut se vanter, à juste titre, d'avoir participé plus que d'autres à la théorisation du devoir de mémoire, grâce à Primo Levi, se délecte dans la stigmatisation violente de l'autre, l'étranger, le différent, est tout simplement affligeant. Dans l'organe officiel de la Ligue du Nord, La Padania, on pouvait lire récemment ceci: «Quand allez-vous nous libérer des nègres, des putes, des couleurs extracommunautaires, des violeurs couleur noisette et des gitans qui infestent nos maisons, nos plages, nos vies, nos esprits? Foutez-les dehors, ces maudits.»

Faut-il spécifier que cette Ligue ayant adopté des accents nazis, comme en témoigne l'extrait ci-dessus, détient quatre portefeuilles dans le cabinet de Berlusconi, dont celui de l'Intérieur! Faut-il souligner que l'un des élus de cette Ligue abjecte propose «d'éliminer» les enfants roms qui volent les personnes âgées. Éliminer...! Qu'un autre suggère de désinfecter des voitures de train fréquentées par des Noirs.

Étrangement, paradoxalement, cet état des lieux ne suscite aucune réprobation à l'étranger. Lorsqu'un Le Pen obtient plus de suffrages que prévu à telle élection, sans que cela se traduise par une présence au sein du gouvernement, lorsqu'un Jörg Haider fait une percée inattendue en Autriche, des deux côtés de l'Atlantique on crie à hue et à dia, avec raison. Avec l'Italie, ça passe. On l'excuse. Cette posture est aussi affligeante que lâche.
3 commentaires
  • Marc O. Rainville - Abonné 22 février 2010 09 h 30

    Mousquetaires

    Tiens, je ne savais pas que les trois mousquetaires mafieux étaient quatre. Je connaissais la Cosa Nostra sicilienne, la Camorra napolitaine et la Ndrangheta calabraise. Donc les Pouilles vont à la Sacra Corona Unita ... Grand bien leur fasse. À quand un petit rappel au sujet du Canada mafieux ? L'Émission Une heure sur Terre de Radio-Canada a bien abordé le sujet il y a quelques semaines, en fin d'émission, fort brièvement et sans commentaires de la part de l'animateur. On a quand même appris, en gros, que la capitale du Canada ne serait plus Ottawa mais Palerme. J'exagère à peine.
    Une mise à jour s.v.p. M. Truffaut !

  • Stella Avanzi - Inscrit 22 février 2010 09 h 39

    On n'excuse pas l'Italie : on renonce à la comprendre...


    Article très intéressant, qui nous rappelle qu'en temps de crise les tensions s'exacerbent, et donnent un coup de projecteur sur les aspects les moins reluisants que chaque société réussit plus ou moins à camoufler quand la mer est calme. Dans presque tous les pays, les crises économiques et sociales - comme celle qui nous touche actuellement - font ressortir les vieux démons et les réflexes "protectionnistes" égoistes, instinctifs, parfois compréhensibles et hélas souvent d'une sidérante agressivité. Chasse (au sens propre ou figuré) aux étrangers, "buy national", repli sur la famille ou la communauté et retour en force de l'esprit de débrouillardise qui renforce l'économie souterraine... Bref, les temps de crise sont propices aux populismes, aux slogans xénophobes et aux mafias qui se frottent les mains devant l'afflux de gens désespérés et désabusés. La crise que nous vivons est particulièrement inquiétante du fait que - plus qu'à l'accoutumée - une odeur forte de compromission plane au dessu des élites politiques et entrepreneuriales. Crise économiques, crise sociale, crise de confiance ; l'Italie n'échappe pas à ces maux conjoncturels.
    Mais elle n'en est pas moins une exception. Car dans la péninsule, il n'y a jamais de véritable "retour à la normale". La crise semble permanente ; même quand l'économie va plutôt bien, ce que l'on ne voit chez ses voisins que dans des circonstances particulières fait là-bas partie du quotidien. Le visage lifté de Berlusconi est la seule façade qu'on se donne la peine de garder lisse ; pour tout le reste, on ne cache plus depuis belle lurette les aspérités, les cicatrices. Les journeaux italiens comme étrangers publient fréquemment des articles faisant état de la corruption généralisée des administrations, du racisme, implicement autorisé sur la place publique depuis l'entrée de la Lega Nord au gouvernement. Mais au delà de quelques choux gras, la presse étrangère "laisse passer", comme le dit M. Serge Truffaut.
    Mais peut-on pour autant dire que le monde excuse "l'Italie" ? Je ne crois pas. Je pense plutôt que si personne ne va plus loin que les critiques de bon sens, c'est tout simplement que la question italienne laisse sans voix. Qui peut expliquer cette société, son passé et son présent ? Comment comprendre que dans un des pays les plus riches du monde, héritière d'une grande histoire artistique et intellectuelle, intégrée à l'Union Européenne, bordée de voisins dont certains excès provoquent périodiquement de grandes vagues de polémiques, comment comprendre que la déliquescence générale de l'Etat ne suscite pas de réaction plus massive? En France la percée de Le Pen ont -le fameux "21 avril" (2002)- a finalement donné lieu à une certaine prise de conscience, avec un reflux aux élections suivantes. Mais il n'y n'a pas eu de reflux équivalent en Italie après les législatives de 2008 ; et c'est peut-être pour ça que la presse étrangère ne traite pas de la même manière les deux cas.
    L'Italie donne l'impression d'avoir gardé son fontionnement ancestral, où les relations sociales se calquent sur le modèle du paysan et du grand propriétaire terrien, à la fois oppresseur et protecteur. Il Cavaliere joue de cela, en se cachant à peine de ses malversations derrière un sourire refait et des promesses, bien conscient du fait que chaque Italien a intégré l'idée que pour avoir quelque chose dans ce pays, il faut savoir ouvrir les bonnes portes.
    Qu'on ne me fasse pas dire ce que je n'ai pas dit! Bien sûr tous les italiens n'acceptent pas cette situation ; des élites intellectuelles, des étudiants, des jeunes et des moins jeunes, convaincus que l'Italie doit se réformer en profondeur, militent et tentent de s'imposer sur la scène politique. Si la vague Saviano ou les chansons de Di Pietro sont emblématiques de cette Italie qui veut changer, reste que la défaite du Professore Prodi et le retour de Berlusconi, en 2008, ont porté un coup sérieux aux espoirs. Beaucoup de jeunes italiens que j'ai rencontrés en France avaient un sourire désabusé lorsque nous parlions de la situation du pays. Renonçant preque à comprendre, à la limite parfois de déposer les armes. Comment donc s'étonner que la presse étrangère soit gênée du cas de l'Italie ? Elle sent bien qu'elle ne comprend pas ; il n'y pas d'excuse dans le demi-silence de la presse et des hommes politiques étrangers au sujet de l'Italie, il y a cet aveu d'incompréhension face à un pays qu'on considère de tradition démocratique, européen, mais qui reconduit à sa tête un homme qu'aucun scandale ne semble affecter. Et même si les journeaux du monde entier se mettaient à dénoncer en bloc la situation en Italie, pensez-vous que cela améliorerait réellement la situation ? Une nation n'est jamais autant unie que quand elle est attaquée ; des critiques extérieures simplement moralisatrices auraient sans doute de tristes effets pervers...
    Il y aurait tellement à dire ; mais pour finir : c'est certes le rôle de la Presse d'éveiller les consciences d'ici et d'ailleurs ; mais on ne peut pas lui reprocher de ne pas s'étendre sur un phénomène qui lui reste largement impénétrable. Encourageons-là à mieux comprendre, et surtout assurons les italiens qui n'ont pas baissé les bras de notre soutien, imméatériel certes, mais symbolique. Et dans cette affaire, les symboles et les valeurs comptent beaucoup...

    Stella.

  • pierre savard - Inscrit 22 février 2010 14 h 08

    Bravo

    Voilà le genre d' article intéressant que l'on ne retrouve pas dans La Presse ! Je suggère au Devoir d'avoir plus de nouvelles internationales de ce genre. La Sacra Corona Unita ??? Jamais entendu parler, mais je vais m'informer. Je me suis toujours demandé pourquoi l'Italie n'était pas en faillite !!!