Loi sur les biens culturels - Patrimoine à respecter

La nouvelle Loi sur les biens culturels étendra son champ de protection aux paysages et reconnaît enfin les multiples visages du patrimoine. Mais on peut s'interroger sur la portée véritable de cette loi prétendument mordante, qui ne saura peut-être pas freiner toutes les démesures.

En déposant jeudi son projet de loi à l'Assemblée nationale, la ministre de la Culture et des Communications, Christine St-Pierre, a vanté les mérites d'une législation qui a «des dents». Elle dépoussière une loi flétrie, datant de 1972. Les manquements entraîneront des amendes plus salées. «Money talks!», dit la ministre.

Voyons la portée véritable de cette loi. Rabaska, ce projet de port méthanier constituant une véritable menace pour le paysage dans la région de Québec, aurait-il été enrayé par la loi? Non, répond la ministre, le site n'étant pas «dans» un arrondissement historique. À quoi bon les articles de loi s'il suffit de planter sa grue à côté des limites pour faire ses ravages? Derrière tous ces projets de développement, ne l'oublions pas, «money talks» aussi...

Le projet de loi était attendu, et il faut saluer le fait qu'enfin il vienne à terme. Des années de flottements et d'incertitude ont traduit l'indifférence politique autour des questions de patrimoine. Les déchirements actuels que vit le Québec autour de la question identitaire ne sont pas étrangers au thème «immatériel» du patrimoine. Lorsqu'on se cherche, c'est le sens de nos racines et le récit de notre histoire que l'on veut se réapproprier, ou s'approprier tout court. Dans un univers où l'anonymat se cultive, ce sont nos repères que l'on sonde ainsi.

Nos repères patrimoniaux seront-ils mieux protégés par cette nouvelle loi? Le seront-ils, par exemple, de l'appétit immobilier, qui ronge tout sur son passage? Le texte publié ci-contre en page Idées illustre à merveille combien la préservation d'un lieu, en l'occurrence le mont Royal, n'est pas garantie par la seule étiquette d'«arrondissement historique et naturel». Malgré l'étiquette, une pléthore de «projets emballants» grugent la montagne...

La nouvelle loi, par exemple, aurait-elle un ascendant sur la menace qui pèse sur le précieux intérieur de l'ancien siège social de la Banque canadienne impériale de commerce (CIBC)? Il sera bientôt fermé et vendu au plus offrant. Seule son enveloppe est protégée, du fait qu'il est situé dans l'arrondissement historique du Vieux-Montréal. Mais le vieil édifice du quartier des banques pourrait être entièrement refait de l'intérieur par un promoteur insensé...

La nouvelle loi ne doit pas seulement montrer ses «dents». Elle doit constituer la «colonne» que le Québec attendait depuis longtemps pour diriger la protection de son patrimoine, et ce, sous toutes ses formes. Cette ligne directrice, si elle est suivie par un appareil politique vigilant et ferme, fera peut-être germer le respect pour le patrimoine, qui doit porter sur autre chose que la vieille pierre et les traditions.

Car le patrimoine se cache aussi dans les souvenirs et les institutions, dans les événements qui ont fait vibrer un édifice — en démolissant le Spectrum, par exemple, pour laisser un trou béant sans substitut, ce sont plus que des murs qui ont été abattus. Une âme et une histoire ont été mises en ruines. En tonnant leur désaccord, les citoyens tentent de stopper ces mises à mort. Aux autorités, en tout respect d'une loi qui mord vraiment, de montrer les mêmes égards envers le patrimoine.