Lucien Bouchard et la souveraineté - Sa deuxième démission

Voyant Lucien Bouchard accepter sans hésitation aucune notre invitation à participer à ce débat sur 100 ans de vie politique au Québec que nous organisions pour souligner le centenaire du Devoir, nous avions vite compris qu'il sortirait de la réserve qu'il avait observée ces neuf dernières années. Ses propos de mardi soir ont été d'une vigueur inattendue, notamment sa dénonciation de la radicalisation du Parti québécois dans le présent débat sur la laïcité. Plus attendus, ceux sur la souveraineté étaient non moins provocants.

Plutôt discret depuis sa démission comme chef du Parti québécois et premier ministre du Québec, Lucien Bouchard est néanmoins demeuré un personnage politique. Même quand il garde le silence, il fait partie des conversations. Combien de fois n'a-t-on pas spéculé, à droite comme à gauche, sur son éventuel retour en politique? Les nostalgiques du Lucien Bouchard qui a presque gagné le référendum de 1995 savent maintenant qu'ils ne doivent plus compter sur lui. Il ne croit plus à la capacité de réaliser ce rêve de la souveraineté, du moins de son vivant.

Ne nous méprenons pas quant aux paroles de Lucien Bouchard. Il n'a pas dit qu'il n'était plus souverainiste. Il n'a pas dit que la souveraineté était un projet illégitime. Toutefois, en affirmant qu'il fallait porter ses rêves vers d'autres projets et d'autres nécessités que la souveraineté, son message ne pouvait être reçu que comme une renonciation. Dans les faits, son intervention aura été, consciemment ou non, sa deuxième démission du mouvement souverainiste. Si en janvier 2001, c'est le chef qui démissionnait, mardi, c'est le militant qui abandonnait la partie.

D'entendre cet ancien chef du Bloc québécois puis du Parti québécois inviter ses concitoyens à mettre de côté ce «rêve» de la souveraineté étonne, pour ne pas dire qu'il déçoit. Personne ne contestera que la perspective d'un prochain référendum sur la souveraineté n'est pas dans un horizon proche. Les «conditions gagnantes» ne seront pas réunies avant encore plusieurs années, mais qui sait? Plusieurs fois, on a annoncé la mort prématurée du «séparatisme». Pierre Elliot Trudeau l'a même officiellement proclamé... quelques mois avant que le Parti québécois ne soit élu en 1976.

Il est difficile de reprocher à Lucien Bouchard ses paroles, car il y a tant d'autres militants souverainistes qui, devant l'impasse actuelle dans laquelle se trouve leur mouvement, ont choisi de s'investir dans d'autres causes, notamment l'environnement. Il est normal de ressentir une certaine fatigue à force de porter un projet qui n'aboutit pas. Pour Lucien Bouchard, l'avenir du Québec passe par le rétablissement de finances saines qui assureront la pérennité de ses programmes sociaux. Il appelle ses concitoyens à s'investir dans des «rêves» qui permettront de créer une nécessaire richesse collective.

Il y a dans ce que propose M. Bouchard des défis qu'il faut certes relever collectivement sans attendre le grand soir de l'indépendance. Mais faut-il pour autant mettre de côté tout autre projet de définir l'avenir politique du Québec? Aussi lointaine que puisse être sa concrétisation, la souveraineté est le moteur de l'engagement politique de nombre de Québécois. Dans l'immédiat, il est par ailleurs le seul projet qui permette d'échapper à un certain fatalisme. L'abandonner voudrait dire se résigner au fédéralisme tel qu'il se pratique. Se résigner au statu quo. Se résigner à vivre avec cette Constitution de 1982 imposée au Québec unilatéralement. Se résigner à voir le poids politique du Québec diminuer au fil du prochain siècle, sans se donner une solution de rechange. De cela, il faut en être conscient, lucidement.

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37 commentaires
  • André Loiseau - Inscrit 19 février 2010 01 h 00

    La péréquation et la souveraineté


    Nous rêvons aussi d'une richesse collective à nous partager mais il ne faudrait pas que la galette aille toujours du même bord, c'est-à-dire aux gros, à la mafia qui siphonne le gouvernement, aux compagnies et aux banques qui réussissent déjà et dont les coffres débordent. Qui donc se partage la richesse et se la partagera encore si elle augmente? Le peuple, vraiment? Depuis quand? Comment ce fait-il que l'élite se paye des salaires et des boni aussi mirobolants, aussi absurdes, dans notre pauvre province en faillite que les petits travailleurs et épargnants doivent supporter?
    La richesse que nous pourrions accumulée par je ne sais quel miracle, pourrait servir à nous débarasser de la péréquation pour nous suffire à nous mêmes. Étant encore sous la dépendance du père, nous ne voulons pas quitter la maison. Un autre gouvernement pourrait consulter la Caisse d'économie comme M. Parizeau, vrai souverainiste, avait fait lors du dernier référendum perdu par la peau des dents et voir à investir suffisamment, ou à rembourser assez de dettes pour que cette essentielle libération se produise, non?
    M. Descôteaux a raison. Il faut se garder ou se donner une solution de rechange en vue d'un pays à naître.

    Par contre, toute résignation nous est impossible. Quand on agit en ver de terre, on se fait écraser. Et comment donc faire confiance, on nous a tellement menti? En commençant par Trudeau jusqu'à Bourassa et tous les autres. Tellement que René Lévesque nous est arrivé comme une eau fraîche qui nous était, jadis, inconnue. Nous connaissons notre histoire. Le clergé a aussi mis la main à la pâte, depuis les Patriotes. Que de débandades!
    Et si le PQ devient un second ADQ (ce dont je doute), il nous restera Québec Solidaire pour rester debout. Vu la déchéance du parti de Dumont, ce jeune parti de gauche nous réserve des surprises.

    J'ai trouvé M. Bouchard bien pessimiste. Je crois qu'il a déchanté lors de la perte du dernier référendum. Il s'était investi corps et âme et, sous l'assaut des fourberies et propagandes illégales, le peuple a pris peur et s'est retiré dans ses terres. Son ego (ça en prenait un puissant pour mener cette bataille) en a pris un coup tellement dur qu'il ne s'en est jamais relevé.

  • Bernard Gervais - Inscrit 19 février 2010 01 h 51

    Le défaitisme de Bouchard

    Nous savons tous que Lucien Bouchard a toujours été un homme plutôt angoissé. D'ailleurs, cela se voit souvent sur son visage.

    Qu'il se déclare préoccupé par l'état très précaire dans laquelle se trouvent actuellement les finances du Gouvernement du Québec, j'en conviens et nous devons y faire face le plus tôt possible. Cependant, nous ne sommes pas les seuls à avoir ce genre de problème. Qu'on pense, par exemple, à la situation financière actuelle de la Grèce : ce pays est au bord de la faillite totale !

    Donc, d'accord avec M. Bouchard sur les défis économiques qui nous attendent. Toutefois, était-il nécessaire d'ajouter comme il l'a fait - lui qui se dit pourtant toujours souverainiste - que, compte tenu de ces problèmes, la souveraineté n'est pas réalisable ? Un tel discours semble être une invitation au défaitisme, à l'acceptation résignée du coup de force de 1982.

    Désolé, mais, peu importe le contexte économique, les Québécois ont le droit de se tenir debout et d'avoir des rêves, des solutions de rechange au statut quo politique dans lequel se trouve leur société !

  • Yves Côté - Abonné 19 février 2010 05 h 23

    Rétablissons les choses...

    Ce n'est pas parce que Monsieur Bouchard est venu dire qu'il se rendait compte que lui, il ne serait pas plus capable de faire la souveraineté du Québec dans le futur que par le passé que, pour autant, personne d'autre ne saurait le faire...
    Je me permets de rappeler qu'il y a toujours en position verticale des femmes et des hommes pour lutter et croire que les Québécois sont tout-à-fait en mesure d'y arriver, à condition de pouvoir s'unir autour d'une/e porte-parole qu'ils reconnaîtront comme assez honnête et compétent/e pour le faire !
    L'indépendance d'un pays ne repose jamais sur les épaules d'une seule personne, puisqu'elle repose sur celles du peuple qui lui, se détermine à reconnaître, ou pas, les qualités et l'entourage de qui se propose de les représenter pour ce faire... Représenter, comme dans "démocratie et liberté", et non remplacer comme dans "culte de la personne et obéissance".
    A bon entendeur, salut.

  • Jacques Morissette - Inscrit 19 février 2010 06 h 09

    Vu d'un certain angle, le mâle Canada cherche à uniformiser tout ce qui voudrait se distinguer du giron fédéraliste.

    La province de Québec, au fond, est comme une femme mariée à un Canada dont le tempérament est celui d'un mâle dominant. Petite nuance, je n'ai pas dit dominateur. En effet, s'il était dominateur, il chercherait à s'imposer avec des gros sabots de Denver.

    Cela dit, la souveraineté du Québec ne se ferait pas sans le consentement explicite du mâle polygame qu'est le Canada. L'économie est la clé de voute principale de la souveraineté du Québec. C'est donc d'indépendance économique dont le Québec aurait le plus besoin.

    La contradiction, c'est que la dynamique de l'économie ne pourrait se faire sans un marché ouvert aux autres, et inversement. D'où la nécessité d'avoir le consentement honnête du mâle dans cette affaire.

    Il reste que la culture au Québec est riche de ses différences. Historiquement parlant, c'est encore une culture d'un territoire occupé. Mon impression est que la Reine du Commonwealth a moins de place chez nous qu'ailleurs au Canada.

  • Pierre Rousseau - Abonné 19 février 2010 07 h 15

    Bonnet blanc, blanc bonnet

    Vous et M. Bouchard dites à peu près la même chose. Pour le moment la majorité des Québécois est contre - alors pourquoi ne pas se trouver un autre défi intérimaire pour faire avancer des causes importantes et revenir à la souveraineté si et quand les conditions permettront de ne pas perdre un autre référendum. Ça ne sert à rien de partir en peur et faire de l'hystérie avec ça.