Laïcité - La rupture

Il n'y a pas que la rupture entre Lucien Bouchard et le Parti québécois qui s'est manifestée mardi soir, lors de la conférence liant 100 ans de vie politique et le centenaire du Devoir. L'autre rupture, c'est aussi celle entre un certain milieu intellectuel et la population sur l'épineuse et pourtant essentielle question des accommodements.

Quel curieux débat que celui sur la laïcité. «Tout ça est très exagéré», disait mardi Lucien Bouchard. Exagéré, alors que tout le monde veut y mettre son grain de sel? Quand même un ancien premier ministre, au terme d'une heure trente de discussions qui n'y menaient pas, a tenu à y aller d'une vibrante sortie sur le sujet tout en affirmant qu'«on perd beaucoup de temps là-dedans».

Exagéré, quand les colloques se multiplient, que les internautes se déchaînent et que des centaines d'intellectuels (844 selon le décompte d'hier) signent le manifeste Pour un Québec pluraliste? À quand donc remonte une mobilisation aussi forte du milieu universitaire: au débat sur la souveraineté?

Quand M. Bouchard souligne la nécessité pour le Québec de «secouer la torpeur actuelle», il lui échappe en fait le grand repositionnement que nous sommes à vivre. Qui sommes-nous, Québécois? Que sommes-nous devenus depuis ces mythiques années 60 tant vantées mardi soir? Ce questionnement est fondamental pour la suite des choses.

À la faveur d'Expo 67, mais aussi grâce à des politiques d'immigration qui sont devenues indissociables de notre survivance, nous nous sommes ouverts sur le monde. Parallèlement, nous avons mis en place des balises pour que cette survivance ne soit pas que démographique, mais témoigne d'une continuité historique. Ce fut le combat de la langue, dont la loi 101 est devenue le symbole. Les jeunes Québécois, peu importe leur origine ou celle de leurs parents, parlent français. C'est une victoire.

Aujourd'hui, ce souci de réconcilier l'ouverture au monde et l'évolution du Québec, qui embrasse maintenant des valeurs comme l'égalité entre les sexes, se bute aux nouveaux phénomènes religieux. Comment y faire face? La commission Bouchard-Taylor n'a pas calmé les inquiétudes à ce sujet. Notre sondage de ce matin démontre que les trois quarts des répondants — c'est énorme — jugent le gouvernement trop accommodant en matière religieuse.

Certains l'interprètent comme un rejet des immigrants, ce qui est une fausse conclusion quand on sait que bien des gens venus d'ailleurs sont eux aussi mal à l'aise devant l'intégrisme qui se cache derrière bien des demandes.

D'autres font valoir que les médias montent des incidents en épingle et que les Québécois nagent en pleine confusion. Mais quand les Québécois veulent des règles plus claires, les esprits logiques leur répondent qu'à cause des chartes, il n'y a rien à faire!

Alors quoi, il n'y aurait pas de solutions à explorer, à inventer? N'est-ce pas ce que l'on a fait avec la loi 101, si vénérée aujourd'hui, mais élaborée envers et contre tous grâce à la ténacité d'un ministre, Camille Laurin, et d'une équipe d'esprits libres et solides à ses côtés, comme Guy Rocher, qui était son sous-ministre.

C'est le même Guy Rocher qu'on retrouve dans le débat actuel et qui reconnaît qu'au fil du débat, son opinion a changé. Il se dit désormais partisan d'une laïcité stricte, celle-là même qui est dénoncée par le Manifeste des pluralistes. La laïcité de l'État doit passer par ses agents, conclut-il. Notre sondage indique que 57 % des Québécois sont du même avis. Et de fait, il n'y a pas d'autre porte de sortie: pour contrer tout potentiel de dérapage, l'État doit afficher sa neutralité quand dans l'espace public, les croyances se multiplient.

C'est une première balise: il en faudra d'autres. Mais c'est au gouvernement de les fixer. Les simples commentateurs, comme M. Bouchard, ont peut-être ce luxe de se laver les mains du coeur du débat en accusant l'opposition de faire dans la surenchère identitaire. Le gouvernement Charest, lui, a à répondre aux préoccupations des citoyens.
7 commentaires
  • Johanne St-Amour - Inscrite 18 février 2010 07 h 27

    "La démocratie n'a jamais été la préoccupation de l'immense majorité des religions"

    "On lutte contre de tels maux [le retour rampant de nationalismes ethniques ou d’intégrismes particulièrement inquiétants], en défendant activement un projet de société émancipateur qui permettrait l’intégration réelle (par le travail), l’accueil effectif des émigrants (notamment par la francisation et la reconnaissance de leurs acquis et études), l’égalité en acte des hommes et des femmes (par des politiques ad hoc), facilitant du même coup le renforcement positif de l’identité collective de la société d’accueil. Après tout, il y a de quoi être fier de ces valeurs qui prétendent « dans les faits » assurer l’égalité et la liberté sociale et matérielle de tous et de toutes, à condition évidemment qu’on les mette en pratique ! La laïcité commence d’abord là. Car si avec un État laïc, on aspire à la séparation de l’Église et de l’État, ce n’est pas seulement pour assurer une relative égalité entre les religions, c’est aussi et surtout pour promouvoir un pouvoir collectif qui serait « chaque fois plus démocratique », ce qui n’a jamais été, loin s’en faut, la préoccupation de l’immense majorité des religions. La laïcité commence donc, non pas avec la neutralité d’un État qui tolérerait vaille que vaille les différences culturelles ou religieuses, mais dans son rôle actif et dans les exigences démocratiques et égalitaires bien concrètes que ce dernier a la charge de mettre en œuvre. Ce qui impliquerait pour le Québec, non seulement de mettre en place des politiques d’intégration infiniment plus accueillantes qu’elles ne le sont aujourd’hui, mais encore de déplacer le crucifix du Parlement, et d’en finir avec les écoles privées financées par l’État. Car on ne peut assurer des conditions égales pour tous et toutes que si l’État peut les offrir à chacun d’entre nous, non pas en tant qu’individu particularisé par sa culture ou sa religion mais en tant que citoyen défini par de mêmes droits politiques et de mêmes conditions d’existence matérielle et sociale."

    De Pierre Mouterde, professeur de philosophie
    http://sisyphe.org/spip.php?article3514

  • Joseph Latulippe - Inscrit 18 février 2010 09 h 50

    Le populisme du jounal Le Devoir

    Le Parti Québécois de Pauline Marois avec de l’aide du journal le Devoir a réussi à enlever à l’ADQ la mainmise sur le discours identitaire. Aujourd’hui l’ADQ n’est qu’un ombre de lui-même et « trois québécois sur quatre souhaitent plus de fermeté devant les demandes religieuses ».

    Devant un tel succès, le journal constate aujourd’hui une rupture « entre un certain milieu intellectuel et la population » et au nom de la démocratie demande au gouvernement de respecter le point de vue majoritaire. Quelle ironie de voir ce vénérable journal centenaire sombrer ainsi dans le populisme.

    S’il est vrai que le Devoir a publié une diversité de points de vue sur la question identitaire depuis le virage du Parti Québécois, il faut également reconnaître qu’il a laissé une place prépondérante au discours identitaire. Alors qu’il y a tellement d’autres questions qui méritent une attention médiatique, le Devoir a choisi de privilégier celle-ci.

  • Jean-Pierre Audet - Abonné 18 février 2010 10 h 26

    Pierre Mouterde


    Je recommande fortement l'article de Pierre Mouterde auquel fait référence madame St-Amour : http://sisyphe.org/spip.php?article3514

    Ce ne sont donc heureusement pas tous les professeurs de philosophie qui sont pour une laïcité «ouverte». J'ai moi-même enseigné la philosophie à des adultes, mais au niveau collégial, ce qui est très différent du niveau universitaire que je connais bien aussi.

    Le problème avec une majorité d'universitaires, c'est leur conviction que les gens ordinaires ne savent pas penser. Ils s'appliquent donc à penser à leur place et à leur dire dans les détails tout ce qu'il faudrait réaliser de tolérance pour être un bon pays d'accueil.

    Et les deux tiers qui sont pour une véritable laïcité, quitte à recourir à la clause nonobstant, ce seraient des gens obnubilés? N'oublions pas que, dans cette majorité de citoyens pro-laïcité, il y a, d'autres l'ont souligné, des gens venus d'ailleurs et même des musulmans dits modérés.

    Madame Boileau remet très lucidement (!) les pendules à l'heure. Et j'en profite pour saluer l'évolution de M. Guy Rocher, un universitaire qui sait prendre le pouls de la population.

    JPA

  • Yves Poitras - Inscrit 18 février 2010 10 h 31

    "Le populisme du journal Le Devoir"

    Ça fait mal de lire cela.

    Je ne crois vraiment pas qu'il s'agisse de populisme. Cette affaire-là (...) a vraiment irrité certaines de nos meilleures intellectuelles.

    Trop.

    J'le dis encore :

    Trop.

    Yves Poitras
    Québec

  • michel lebel - Inscrit 18 février 2010 11 h 36

    Une obsession dangereuse


    La question identitaire et le nationalisme vont de pair. Mais on joue dangereux quand on fait de l'identitaire une obsession, ex., la question des écoles juives orthodoxes. La question des accommodements raisonnables est essentiellent une question montréalaise, "problème" qui, à toutes fins utlies, n'existe pas en dehors de la métropole. Donc il ne faut pas conclure que c'est un "problème" pan-québécois. Comme celui de la laïcité d'ailleurs. Le sujet est devenu politique, émotif, populaire, gràce à Mario Dumont, l'ADQ, Hérouxville(!), lePQ et toutes les médias plus ou moins favorables à la souveraineté. Car il est bien évident que le sujet"pogne" et donne lieu à toutes les démagogies et exagérations. Le sujet est explosif et, je le répète, dangereux Jean Charest devrait y porter une plus grande et soignée attention. Pas l'éviter ou le mettre sur une tablette, mais l'aborder comme il se doit.


    Michel Lebel