Haïti - La porte fermée

Il faut bien enfoncer le clou puisque le gouvernement conservateur s'est montré plus ferme que jamais hier. Hors de question, a dit le ministre fédéral de la Citoyenneté et de l'Immigration, d'assouplir les critères déjà existants afin de faciliter la venue d'Haïtiens touchés par la catastrophe que l'on sait.

Le raisonnement du ministre Jason Kenney s'appuie sur une fumeuse explication: on peut revoir les critères pour des réfugiés qui fuient la guerre, la violence, la persécution — ce que le Canada a fait pour le Kosovo —, pas pour les victimes de catastrophes naturelles. L'idéal pour ceux-là, c'est d'être aidés sur place et de participer à la reconstruction de leur pays. Le gouvernement haïtien, a précisé le ministre, n'aimerait pas que les pays occidentaux dépeuplent Haïti.

Et puis, comment peut-on permettre à une famille haïtienne de faire venir oncle ou nièce si on ne l'a pas permis à des familles chinoises ou pakistanaises quand leur pays d'origine a aussi connu des tremblements de terre... Il y va de l'importance d'être constant, a résumé le ministre.

Mais la constance n'est pas la justice. Et ici, il y a erreur de fond quant à l'évaluation de la situation. Il faut le redire: ce que vit Haïti est sans précédent. Même le tsunami ne peut s'y comparer: celui-ci a causé des dégâts matériels gigantesques, des pertes de vie innombrables, mais l'infrastructure gouvernementale, administrative, sociale des pays touchés n'a pas été atteinte.

En Haïti, le gouvernement et les piliers de la société se sont effondrés, au propre comme au figuré. M. Kenney en a involontairement donné un exemple hier. Faisant état de procédures accélérées pour finaliser l'adoption d'enfants haïtiens, le ministre a souligné la complexité de la situation puisque le juge haïtien chargé d'approuver les demandes était décédé dans la catastrophe! On cherche quel pays a déjà eu à vivre un tel vide dans toutes les strates de son fonctionnement.

En fait, les autorités haïtiennes en ont plein les bras et la crainte d'une dépopulation est le cadet de leurs soucis. Par contre, les Haïtiens d'ici sont prêts à prendre le relais et à s'occuper de leurs proches, abandonnés à leur sort. Aider Haïti, c'est aussi le soulager de certaines de ses obligations.

Selon la loi, notre ministre fédéral de l'Immigration a tous les pouvoirs pour agir, en fixant les critères de son choix. Il peut élargir la définition de famille — pour le moment limitée aux enfants, conjoints et grands-parents; y ajouter une limite d'âge (par exemple les neveux et nièces de moins de 14 ans), choisir une catégorie de personnes (les grands blessés), délivrer des visas temporaires, fixer un nombre précis de cas d'exception, etc. C'est lui qui en tout temps a le contrôle.

En outre, comme ce sont les familles qui doivent assurer le soutien financier des gens qu'elles parrainent, le coût d'une action plus généreuse est bien faible pour le gouvernement. Elle est rentable politiquement. Et elle s'impose humainement.

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jboileau@ledevoir.com

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