Prorogation de la session - Sans peur

Stephen Harper n'a peur de rien: ni de l'opinion publique, ni de ses adversaires, ni de plier la tradition parlementaire à ses quatre volontés. L'opposition a au contraire peur des électeurs, peur d'oser agir pour mettre un terme aux abus de démocratie auxquels se livre le premier ministre. Un an plus tard, nous vivons les effets délétères d'une coalition qui a avorté.

Le premier ministre Harper gouverne sans peur mais non sans reproche, mais il n'en a cure. Comme il l'expliquait mardi en entrevue à la CBC, alors qu'il était interrogé sur le fait que la prorogation du Parlement lui permettait d'esquiver les questions sur la torture de détenus afghans: «Les sondages sont très clairs [...], ça ne fait pas partie des priorités de la majorité des Canadiens.»

La responsabilité gouvernementale s'arrête donc là où les sondages commencent. Que l'apathie des électeurs en soit remerciée. Ceux-ci peuvent bien critiquer le premier ministre sur des points précis — sa performance à la conférence de Copenhague a fait 48 % d'insatisfaits, contre 38 % de Canadiens contents selon un sondage Angus Reid —, M. Harper sait bien que ces grognements n'auront pas de répercussions politiques, l'opposition étant ligotée par ses propres tiraillements. Il a donc le champ libre pour museler les débats (la prorogation n'a pas d'autre motif), réécrire les projets de loi, relancer la réforme du Sénat.

Et pourtant, le gouvernement de Stephen Harper est minoritaire. On ne soulignera jamais assez ce paradoxe, qui ne devient une faiblesse de notre démocratie parlementaire qu'en raison du manque de courage de l'opposition.

Il y avait pourtant eu un véritable effort de trouver une porte de sortie, fin 2008, quand l'idée d'une coalition fut lancée par le NPD auprès des libéraux, puis du Bloc québécois. Les trois partis devaient perdre une première manche quand, après de longs palabres, Stephen Harper réussit à convaincre la gouverneure générale de lui accorder la prorogation qu'il réclamait déjà à l'époque.

La cohésion de l'opposition aurait pu rester de mise. C'était sans compter sur le fait que M. Harper n'est pas le seul à se croire majoritaire. En dépit de sa perte de popularité certaine, le Parti libéral fédéral n'a jamais perdu ce réflexe de se considérer comme le parti du gouvernement, sauf pour la parenthèse des quelques jours de 2008. En début d'année 2009, Michael Ignatieff, nouveau chef du PLC, mettait donc un terme à la coalition parce qu'il croyait pouvoir vaincre à lui seul l'hydre Harper. Le premier ministre a bien compris qu'il avait dès lors le champ libre pour tourner en bourrique et l'institution parlementaire, et l'opposition.

Néanmoins convaincu qu'une majorité l'attendait, M. Ignatieff a brandi la menace d'élections à la fin de l'été. M. Harper sut à nouveau se trouver des alliés, néo-démocrates cette fois. Nouvelle victoire pour lui, nouvelle plongée pour les libéraux.

Aujourd'hui, on entend encore l'opposition jurer qu'à la reprise des travaux parlementaires, elle sera ferme face aux conservateurs: il devra y avoir amendements à leurs précieux projets de loi en matière de justice. Cause toujours. La responsabilité de l'opposition s'arrêtera là où les sondages commencent: si les libéraux ne s'y voient pas majoritaires, M. Harper continuera de régner.

Il était pourtant possible, il le serait encore, de ne pas avoir peur, possible de tout bousculer — non pas à la hussarde comme le premier ministre, mais dans l'esprit du parlementarisme britannique. L'occasion, hélas, a été échappée pour de bon l'an dernier.

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jboileau@ledevoir.com

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4 commentaires
  • Lapirog - Inscrit 7 janvier 2010 05 h 40

    Recette infaillible pour établir une dictature à la sauce Harper.

    Nous assistons depuis l'élection du gouvernement Harper à la mise en place d'une dictature de droite solidement soutenue par le monde du pétrole et autres lobbys qui agissent dans l'ombre à l'encontre du bien commun. Le passage de Harper au show de Peter Mansbridge de la CBC nous le confirme de plus en plus, alors que Harper se félicite que certains citoyens trouvent tout à fait normal que celui-ci bafoue règles institutions démocratiques pour satisfaire les bailleurs de fonds du Parti Conservateur du Canada. Pendant ce temps, le Parti Libéral du Canada se terre dans l'ombre quand ce n'est pas le Parti Démocratique qui adopte la même peureuse attitude devant la perspective d'élection législative anticipée. Jusqu'où ira Harper dans sa fronde politique?
    Les Canadians ont jetés les haut cris et les invectives pleuvaient abondamment dans les blogs de leurs médias de masse devant les scandales de collusion/corruption au Québec dans le monde de la construction, ils devraient peut être regarder dans leur propre cour pour voir toute l'horreur de la situation politique qui s'érige graduellement sur la colline parlementaire Ottawaise.
    L'image de l'arbre qui cache la forêt est de circonstance il me semble à ce stade-ci.

  • Claude Archambault - Inscrit 7 janvier 2010 09 h 10

    Le Bloc est l'Ange Gardien de Harper

    Harper peu se permettre de diriger en dictateur, car aucun parti d'opposition ne peu se permettre d'aller en élection il n'y on rien à gagner. Quand la soupe est chaude pour Harper c'est la prorogation, et quand il veut aller de l'avant avec un projet c'est la motion de confiance. Il n'a rien à perdre tout à gagner avec ces tactiques. Et c'est grâce au Bloc qu'il a cette force car sans le bloc les libéraux traditionnellement fort au Québec pourraient ravir le pouvoir de façon majoritaire ou tout au moins minoritairement.
    Donc d'une façon perverse, le Bloc fait la force de Harper, sans le Bloc, Harper se retrouverait vite dans une position insoutenable.

    La coalition, elle, était inacceptable avec le bloc car elle accordait un pouvoir au bloc qu'il est impensable que les canadiens acceptent surtout qu'il représente moins que 11% des canadiens.

  • dboissi - Abonnée 7 janvier 2010 17 h 58

    La confusion sur le sens réel du terme "prorogation" joue en faveur de M. Harper

    Normalement dans presque tous les domaines et selon le sens courant et usuel des mots, terme prorogation sous-entend une "continuation", une "suite", comme par exemple dans le domaine du droit: "prorogation : Fixation d'un terme au-delà de l'échéance antérieurement fixée. Note(s) : En français, la prorogation désigne tant l'action de proroger que la prolongation qui en résulte. Voir aussi : reconduction de bail."

    Dans le domaine parlementaire canadien, le terme signifie exactement le contraire
    "prorogation: La prorogation est la clôture de la session parlementaire arrêtant simultanément les travaux des deux chambres. Note(s) :((Acception)) canadienne."

    Il faut donc recommencer tous les travaux à partir de zéro, depuis la formation des comités parlementaires jusqu'aux projets de loi.

    Compte tenu du machiavélisme de Monsieur Harper, je parierais qu'il compte sur la confusion tout à fait normale du Canadien moyennement informé pour amenuiser dans l'opinion publique les conséquences néfastes et antidémocratique de son geste de "proroger" encore une fois la session parlementaire.

    Définitions tirées du Grand dictionnaire de l'Office de la langue française du Québec

    Diane Boissinot

  • Claude Archambault - Inscrit 7 janvier 2010 22 h 18

    @ Madame Boissinot

    Pouvez vous me dire en quoi ce terme dans son usage actuel est faux. On dit un chat un chat, une prorogation de session parlementaire est une prorogation parlementaire et le canadien moyen est assez intelligent pour savoir ce qui se passe surtout avec les media qui nous le répete à tous les jours.

    Ce que vous nous dites c'est que les Québécois serait des imbéciles. Et que Harper profite de cette ignorance.

    Une chatte est une chatte et chatte a plusieurs sens mais dans le contexte tous savons de quoi il s'agit.