La crise financière - Protégeons-nous !

Au début de la crise financière, on avait rapidement montré du doigt les produits financiers exotiques que les banques revendaient aux crédules. Il y a peu, les parlementaires américains ont dévoilé un plan de mesures d'une timidité d'autant plus contestable qu'on vient juste de découvrir l'ampleur des ravages provoqués par l'un de ces produits. Bienvenue dans l'univers du «titre artificiel adossé à des créances obligataires», ou synthetic collateralized debt obligations, surnommé CDO par les intimes.

Entre l'attentat manqué contre un avion de Delta Airlines et la naissance du petit Jésus, la nouvelle est passée quasi inaperçue. De quoi s'agit-il? De l'enquête que des journalistes du New York Times ont consacrée aux agissements de Goldman Sachs avant et pendant une crise si profonde qu'elle a forcé les gouvernements à injecter des masses de capitaux. En inventant et en vendant des CDO à des tiers, la première banque d'affaires des États-Unis a empoché sur tous les fronts tout en ravalant l'éthique à un vulgaire caprice.

Pour expliquer et résumer la fonction et la conséquence des CDO, on va se permettre une analogie. Admettons un instant qu'une chaîne alimentaire achète des tonnes d'une viande qu'elle sait être avariée. Après coup, elle fait une campagne de promotion d'enfer pour vendre ces déchets en prenant soin, grand soin, de contracter simultanément une police d'assurance la protégeant du risque qu'elle a pris en toute conscience.

Grosso modo, c'est ce qu'a fait Goldman Sachs en 2007 et tout au long de 2008. Ayant anticipé avant ses concurrents que la bulle immobilière était condamnée à l'éclatement durant les premiers mois de 2008, les cracks maison de la mathématisation de l'activité économique ont inventé les CDO, qu'ils revendaient à leurs clients. Pire, comme le cynisme leur tient lieu de morale, ils spéculaient, ils pariaient contre les CDO à peine les avaient-ils transigés. Autrement dit, Goldman Sachs a roulé dans la farine, il n'y a pas d'autres mots, les fonds de pension et les gestionnaires de fonds divers en les gavant d'un véhicule construit à l'enseigne de la malhonnêteté.

Comme les satrapes de cet établissement financier recommandaient le produit en question, les deux administrateurs des CDO s'étaient appliqués à maquiller quelque peu les colonnes de chiffres, histoire de dorer la pilule. Aux yeux de qui? Les agences de cotation, les Moody's et Standard & Poor's de ce monde, qui n'ont effectivement rien remarqué. Et qui, faut-il le rappeler, n'ont pas été capables d'anticiper la descente aux enfers de l'immobilier dans son ensemble.

Parallèlement à ces activités, Goldman Sachs a donc contracté une police d'assurance auprès d'AIG pour se prémunir contre les déboires inhérents à sa gestion du risque. Sur les 80 milliards de dollars que totalisaient ses diverses actions dans le domaine immobilier, Goldman a pris une police d'assurance d'un montant de 33 milliards! On se souviendra, on soulignera qu'AIG a été sauvé de la faillite par l'État grâce à une injection de plus de 70 milliards.

On fera l'impasse sur d'autres aspects peu reluisants, pour mieux s'attarder à la réforme proposée récemment par la Chambre des représentants, avant que les sénateurs ne greffent la leur au milieu de... 2010. Toujours est-il que là où on attendait un sérieux coup de barre, là où il fallait agir avec force afin qu'on évite un autre cataclysme, là où il fallait imprimer une certaine discipline, les représentants ont fait le service minimum. Leur intention est d'une modestie, pour rester poli, à pleurer.

Prenons par exemple les agences de cotation qui ont joué un rôle extrêmement nocif dans l'ébranlement des piliers de la finance. La réforme des élus les concernant suggère de plus amples informations sur leurs émoluments, mais sans s'attaquer au coeur du problème, soit le conflit d'intérêt apparent découlant du fait que Moody's est payée pour qualifier telle ou telle obligation par celui qui l'émet.

Il est probable que si l'État éprouve tant de malaise à faire ce que doit, c'est qu'il est noyauté, sur le front économique, par un contingent d'anciens de Goldman Sachs. À preuve, Lewis A. Sachs, qui, en tant que président de Tricadia, fut un des principaux pourvoyeurs de CDO. Et alors? Après avoir fait fortune dans ce domaine, Timothy Geithner, ministre du Trésor, en a fait son conseiller principal. Comme quoi, il n'y a pas à dire, elle est forte, la main invisible. Vraiment très forte. Chapeau!

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