Le cégep en français - Une mesure prématurée

Le débat sur le cégep en français pour tous, exception faite des anglophones de souche, reprend de la force. L'idée a fait son chemin au sein du Parti québécois lors d'un colloque sur le développement culturel tenu ce week-end. Tentée elle aussi par l'idée, la chef péquiste, Pauline Marois, hésite toutefois à l'appuyer. Elle sait qu'un tel projet sera loin de faire l'unanimité.

Le cégep en français pour tous avait été âprement débattu une première fois au début des années 2000, mais écarté par le gouvernement péquiste d'alors, dirigé par Bernard Landry. La commission Larose sur la situation et l'avenir de la langue française avait montré qu'il n'y avait pas nécessité. Elle affirmait même qu'il s'agissait là «d'une mesure pour le moins... démesurée» compte tenu des données alors disponibles sur la proportion d'élèves allophones optant pour le cégep en anglais à la fin d'études secondaires faites en français.

Si l'idée refait surface aujourd'hui, ce n'est pas tant que la situation observée en 2001 par la commission ait radicalement changé. En fait, on ne le sait pas, car on ne dispose pas d'études exhaustives pour démontrer que les élèves allophones fuient le cégep en français, du moins au point de constituer une inversion de la tendance observée depuis le début des années 1980. L'idée est plutôt portée par le sentiment que le français est gravement en danger à Montréal et qu'il faut réagir en mettant en place des politiques à la mesure de la menace appréhendée.

Cette perception n'est pas sans fondements. Les études démographiques récentes ont montré que le français est en perte de vitesse sur l'île de Montréal, au point d'être bientôt minoritaire. Puis il y a le fait, qui peut être constaté par quiconque visite les commerces à l'ouest du boulevard Saint-Laurent, que le français n'est pas prédominant comme langue de service. La réaction des militants péquistes, pour légitime et compréhensible qu'elle soit, ne peut constituer un argumentaire suffisant pour inscrire au programme de leur parti une politique comme celle prônée en fin de semaine.

Pauline Marois a eu raison de prendre en délibéré le consensus intervenu ce week-end chez ses militants. La proposition, mal appuyée sur le plan argumentaire, engendrera inévitablement une polarisation avec les communautés culturelles qui auront l'impression de se voir retirer un droit qui n'a jamais été remis en cause depuis l'adoption de la loi 101. Le virage ne serait pas sans conséquence, puisqu'il constituerait une rupture avec la politique d'intégration douce des immigrants allophones pratiquée par le Parti québécois.

Il est pour le moins curieux que celui qui fut un des principaux artisans du rapprochement du Parti québécois avec les communautés culturelles, Bernard Landry, soit aujourd'hui devenu un défenseur actif du cégep en français pour tous. En quelques mois, il est passé à l'autre extrême. Si sa successeure à la tête du Parti québécois le suivait sur cette voie, elle prendrait le risque de s'aliéner une large partie des communautés culturelles. Cela en vaut-il bien la peine? Y gagnerait-elle? Le débat mérite d'être approfondi, surtout la recherche d'autres solutions pour rendre attrayant le cégep français. La commission Larose proposait, entre autres mesures, de renforcer l'enseignement de l'anglais dans les cégeps francophones, le désir d'un apprentissage de cette langue étant ce qui pousse vers les cégeps anglophones nombre d'allophones et de francophones aussi. Mais rien n'a été fait. Ni par le Parti québécois ni par le Parti libéral. Voilà qui est désolant!

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