Grippe A(H1N1) - La nature humaine

Hormis le virus de la grippe A(H1N1), qui parcourt allègrement le globe, un maître à bord commande tant les stratégies des autorités que les réactions populaires: c'est la disponibilité du vaccin. La minceur des réserves impose un certain sens éthique.

Au Canada, les doses arrivent au compte-gouttes. Santé Canada a beau promettre que tous ceux et celles qui le souhaiteront seront immunisés avant Noël, les gouvernements conviennent aisément de ceci: dans un monde idéal, où le virus n'aurait pas gagné le vaccin de vitesse, les campagnes de vaccination auraient été beaucoup plus efficaces et la masse critique d'immunisés, rapidement élargie à un grand nombre.

Mais voilà: cette pandémie a eu le dessus sur les préparatifs, forçant le Canada et ses provinces à distribuer le vaccin fourni par GlaxoSmithKline (GSK) en suivant un ordre établi, des plus vulnérables aux plus résistants. Bébés, jeunes enfants, travailleurs du secteur de la santé, femmes enceintes, personnes immunosupprimées, malades chroniques âgés d'abord. Les autres ensuite.

Fallait-il s'étonner que ces restrictions, placées en totale opposition avec le désir des gens de se faire vacciner «tout de suite ou le plus rapidement possible», étouffent chez certains citoyens tout sens civique ou trace de civilité? On a vu, dans le chaos des premières files d'attente, des gens s'invectiver, les uns accusant les autres de ne pas respecter la liste des priorités. On a vu des citoyens malades être refoulés sans vaccin, et doublés par quelques inquiets impétueux prêts à se moquer de toute règle. Choquant ou prévisible?

Cette semaine, en Alberta, les Flames de Calgary ont défrayé la chronique pour avoir reçu, bien avant leur tour, le fameux vaccin protégeant contre la grippe A. Le responsable de ce passe-droit inacceptable fut congédié, comme il se devait. Des théories loufoques furent échafaudées, selon lesquelles les joueurs de hockey devaient être protégés en priorité au nom du divertissement social et de la santé économique! Dieu merci, «notre» club n'a pas succombé à ce favoritisme éhonté. Le Canadien aura droit au vaccin en même temps que la population en général.

Jeudi, on apprenait que les familles des travailleurs de GSK, qui fabrique le vaccin à Sainte-Foy, avaient eu droit à une petite clinique de luxe. Que ces travailleurs soient immunisés est raisonnable, car il est indispensable qu'ils soient, tout comme d'ailleurs le personnel médical, tous en bonne santé pour ne pas briser la chaîne de production et de soins. Mais les responsables de la santé publique l'ont martelé: maintenant plus que jamais, les passe-droits sont intolérables.

Subsiste la question éthique réveillée par ces affaires, qui connaîtront assurément des suites. En période de pénurie, n'est-il pas tout à fait primordial de respecter l'ordre établi des priorités? Cela est essentiel, et ce, même si cette règle fait appel à un sens collectif qui se heurte violemment aux diktats de notre société d'individus.

Il ne faut pas être devin pour soupçonner que, malgré le contrôle qu'exercent les gouvernements sur la distribution des doses, de malins privilégiés auront joué de contacts ou d'arguments persuasifs pour se faufiler entre les mailles du système. Un système de santé, d'ailleurs, fortement marqué par les traitements de faveur et une aisance à monnayer certains soins.

Mais bien que la nature soit humaine, la distribution choisie ici en raison de la disponibilité des réserves n'a rien à voir avec la loi du premier arrivé, premier servi. Respecter la liste des priorités relève d'une obligation morale.

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