Fin d'une suprématie monétaire - Dollar fragile

Afin d'étouffer au mieux de ses capacités les impacts négatifs de la crise financière, la Réserve fédérale (FED) a inondé le marché de milliards et de milliards de dollars. En un mot, la planche à billets a fonctionné à plein régime. Ce faisant, la valeur du coffre-fort chinois ou saoudien ou autre a fondu comme neige au soleil. À un tel niveau que beaucoup souhaitent aujourd'hui l'abandon du billet vert comme monnaie de référence.

Ces jours-ci, bien des auteurs d'exposés savants et autant de chroniqueurs des gazettes financières emploient avec une régularité digne de mention une expression que l'on n'avait pas lue depuis des lunes: «l'exorbitant privilège». Son auteur? Valéry Giscard d'Estaing alors qu'il était ministre des Finances lorsque De Gaulle présidait la République dans les années 60. Le moteur de cette amertume, celle de Giscard évidemment, était le suivant: aucun pays ne pouvant se permettre de favoriser l'effondrement économique de la première puissance mondiale, le financement de ses écarts logeant à l'enseigne de l'indiscipline budgétaire se faisait automatiquement. Il en fut ainsi pendant cinquante ans et il en est toujours ainsi.

Le monde s'étant habitué à canaliser des milliards en direction des États-Unis, on a encouragé de fait ce pays à cultiver une certaine indifférence monétaire à l'égard de l'étranger. On en veut pour preuve ce commentaire aussi sidérant que révélateur formulé par Dick Cheney lorsqu'il était vice-président: «Reagan a fait la preuve que le déficit n'est pas un problème politique.» Si cette observation, hormis sa dimension cynique, fut un écho en son temps à la réalité des faits, ce n'est plus tout à fait le cas.

Il se trouve que, parmi les effets pervers au financement, pour ainsi dire naturel, des déficits Made in America, on retient la sous-évaluation prononcée du risque. Ni la Chine ni la Russie n'ont exigé la création de subprimes. Ni l'Allemagne ni la France n'ont inventé le credit default swap. Mais toutes, et beaucoup d'autres nations avec elles, ont essuyé les contrecoups du commerce à grande échelle de produits dont on mesure aujourd'hui l'extrême nocivité.

Depuis le creux enregistré en mars dernier par l'indice Dow Jones, on constate une lente mais constante dépréciation du billet vert qui a pour conséquence de plomber toutes les réserves des pays capables de s'en doter. Pour bien mesurer l'ampleur de l'impact que cette dépréciation a sur les coffres du Japon, de l'Allemagne, de la Russie et consorts, il faut savoir et retenir que 65 % des réserves en question sont en dollars américains et 25 % en euros. Dans le cas des nations productrices de pétrole, l'impact est double, car la vente du pétrole en question est libellée en dollar.

À la décharge des États-Unis, la monnaie étant le Janus de l'économie, on retiendra que certaines puissances, la Chine principalement, ont adopté une stratégie monétaire plus ou moins analogue à celle des premiers. De quoi s'agit-il? La dévaluation compétitive. Depuis plusieurs années maintenant, Pékin fait en sorte de maintenir le yuan en dessous de sa valeur véritable.

Pour remédier à cet ensemble de vices, des chefs d'État, ceux de Chine, de la Russie et du Japon ainsi que des économistes européens mais également américains, et non des moindres, suggèrent un abandon du dollar comme monnaie de référence et son remplacement par un panier regroupant le dollar, l'euro, le yen et la livre sterling. En fait, lorsque l'on prend en considération certaines réalités prévisibles, comme la retraite des baby-boomers, la planète n'a pas d'autre choix que de se ranger à cette idée. Mais ce, au prix d'un combat politique féroce.

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